LXXXIII. — Emerson à Carlyle
Concord, le 29 avril 4843.
Mon cher Carlyle, ce m'est un plaisir d'écrire une fois de plus votre nom en tête d'une feuille de papier... C'est une joie solide pour moi que de vous voir, alors que vous travaillez pour tous, travailler pour moi et avec moi, même si j'ai peu à écrire et si j'écris rarement votre nom.
Depuis ma dernière lettre, j'ai jugé nécessaire, ne fût-ce que pour le bien du ménage, de préparer quelques nouvelles conférences et d'aller trouver de nouvelles réunions d'hommes. Je vis si souvent seul, fuyant presque peureusement le contact des hommes du monde et des hommes publics, que j'ai plus besoin que d'autres de quitter parfois ma maison, de rouler avec le fleuve des voyageurs et de vivre dans les hôtels. J'allai à Baltimore, où j'étais invité, et je fis deux conférences sur la Nouvelle-Angleterre. Au retour je m'arrêtai à Philadelphie et, ayant alors réuni une série de quatre conférences, je les y prononçai. A New-York ma boule de neige avait grossi et je donnai cinq conférences sur la Nouvelle- Angleterre. 1. Religion; 2. Commerce; 3. Génie, Mœurs et Coutumes; 4. Récentes influences littéraires et spirituelles du dehors; 5. Histoire spirituelle locale...
Entre mes deux discours à Baltimore, j'allai à Washington, à 37 milles de là, et j'y passai quatre jours. Les deux pôles d'une énorme batterie politique, faite d'une superposition de circuits galvaniques, se renforçant de l'influence de multiples séries de disques, du Mexique au Canada, de la Mer d'occident aux montagnes Rocheuses, ici se rencontrent et réagissent, rendant l'air électrique et violent. Pourtant on sent combien peu — plutôt que combien largement — l'homme y est représenté. — Je
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pense que dans les sociétés supérieures de l'Univers il app.n'aîlra que les Anges sont des molécules, de m^-me que les démons ont toujours été des Titans, puisqu'il faut à l'humaine stupidité des démonslralions aussi colossales, tandis que la vertu est si modeste, si concentrée en soi.
Mais il ne me faut p.is tarder à vous accuser réception de votre livre. — J'ai lu les cent pages représentées en double au manuscrit et je ne les trouve que trop populaires. Fil dehors de l'abondnnro de pointer briil.uites et de proverbes, il y a là un courant profond et constant qui saisit, par l'espérance ou par la crainte, toutes les «,'randes classes de la société et aussi, par les puissantes liiour.s (jui sont projetées sur lo phénomène, la minorité à l'esprit philosophique. C'estde la véritable histoire contemporaine, ce que ne sont pas d'autres livres, et vous avez parfaitement profdé sur le ciel la compacte cité de Londres, flottant en l'air dans nn lumineux mirage. Je critiquerai seulement cette opinion 1res répandue, dans laquelle il faut voir peut-être une condition de l'Humour lui-même, à savoir que l'état de la société est un état nouveau, et n'était pas la même chose au temps de Mabelais et d'Aristophane qu'au tenq)8 de Carlyle. Les orateurs, par amour de leur art, accordent toujours quelque chose aux masses, tandis que l'austère pliiJosophie ne veut connaître que les éléments. Cela ne serait d'aucune importance si l'histoi'iiMi n'était pas conduit ainsi à se confondre, en une certaine mesure, avec ses nations engagées dans les voies de l'erreur et de la souffrance et à en assombrir sa peinture ; car la santé est toujours chose privée et orif^^inale et il est de son essence de iéput;:ner à tout mélange. Cependant ce livre, si plein d'esprit, d'intuitions, de vues hardies, est destiné j\ une longévité que je no veux pas supputer ici. En un sens, comme je l'indi- (piais plus haut, il n est (jue trop bon, si certain du succès, veux-je dire, que vous ne pouvez compter plus longtemps
qu'on respectera le moins du monde votre propriété dans notre Amérique pillarde. (Emerson expose ici les méfaits de l'édition à bon marché qui se répand de plus en plus en Amérique et à laquelle il faut faire concurrence)...
Je me propose de travailler un peu plus méthodiquement cet été et de laisser pousser un arbre dans mon bosquet qui s'éparpille...