‹ CorrespondanceChapitre 90 sur 130 · CXI. — Emerson à Carlyle · texte numérisé non relu

CXI. — Emerson à Carlyle

Concord, le 31 mai 1846.

Mon cher ami,

... Votre photographie est arrivée en bon état, à mon entière satisfaction. J'ai ce que j'ai désiré. Cette tête, sans comparaison possii>le, me plait plus que toute peinture. Je confirme mes souvenirs et je fais de nouvelles observations ; c'est la vie ajoutée à la vie. Rendons grâces au soleil. Cet artiste rappelle ce que tout autre oublie de rendre et ce que je désire connaître, la sculpture réelle des traits, les angles, l'organisme spécial, l'implantement des cheveux, la forme et l'attache de la tète. Par habitude, je m'attends à ce que les Anglais, dans leur travail, ne négligent pas les choses essentielles — et c'est ce que fait le soleil, et c'est ce que vous avez fait dans ce portrait, qui me fait penser et éprouver beaucoup de choses...

(Annonce le daguerréotype promis, bien qu'il soit peu satisfaisant.)

* GXII. — Carlyle à Emerson.

Chelsea, le 18 juin 1846.

(Affaires. C. attend le daguerréotype promis et désire, pour en corriger l'impression, si elle n'est tout à fait satis-

faisante, une esquisse des traits de son ami, faite par un peintre compétent).

CXllI. — Emerson à Cavlyle.

Concord, le 15 juillet 1846.

... Je vous ai envoyé, à mon corps défendant, lô daguerréotype promis, par le steamer du 16 juin, je crois. Le l'-'' août, Margarct Fuiier part pour rAngicterre et le Continent; je ne négligerai pas de vous adresser une lettre par son intermédiaire, et il ne faut pas (|ue vous manciuiez d'accorder une bonne et franche intcrwicw à cette femme pleine de sagesse, de sincérité, de talent, la plus intéressante des femmes. Je voudrais prier Jane Carlyle de [)réter une oreille très bienveillante à l'une des plus nobles de son sexe. Nous ne nous en enverrons plus de semblables. Dernièrement, un agent d'une nombreuse société de jeunes gens de Boston m'a demandé ù nouveau si M. Carlyle ne viendrait pas en Amérique donner des conférences, à telles conditions ({u'ils pourraient ofTrir. Je les engageai à lui faire une proposition et une plus avantageuse que celle à huiuolle ils songeaient. La joie et la paix soient avec vous, au sein de votre liberté nouvelle...

K. \V. tliUlRSON.

GXIV. — Carlyle à Emerson.

Chelsea. W 17 juilUl 1840.

Cher Kmcrsun,

(Pas satisfait du portrait, ((ui ne lui rappelle pas assez le véritable Emerson; espère en recevoir un autre)...

Pendant les dernières semaines, j'ai été oisif ou absorbé par le plus triste rapiéçage de vieux souliers, j'entends tristement occupé à relire de vieux livres de moi, pour les Putnam et les Ghapman. Il est vraiment pénible de regarder sa propre figure d'autrefois — ladite ancienne figure n'ayant plus maintenant d'existence ! Heureusement j'ai enfin terminé. Toute cette troupe surannée — les vêtements bien brossés (la Révolution française a même reçu, elle aussi, son Index) — est en route pour New-York, par le steamer qui vous porte la présente. Quod faustum sit : ou plutôt, en vérité, il m'importe peu que ce soit faustum ou non; à mesure que je vieillis je m'intéresse à un nombre étonnamment restreint de choses. L'homme, tous les hommes, me paraissent scandaleusement muets, baragouinant du bout des dents de simples bruits et jargons, leur pensée intime — la leur et la mienne, pauvres diables que nous sommes — restant fermée, ensevelie à jamais. Si presque tous les livres étaient brûlés (les miens étant placés le plus près des charbons ardents) il m'arrive de penser, dans mon humeur noire, que nous n'en serions réellement que logés à meilleure enseigne. Il est certain que si on pouvait obliger une génération d'hommes à vivre sans rhétorique, balbutiements, on-dit, bref, la langue bien coupée, leurs heureux successeurs trouveraient à leur disposition un monde bien amélioré. Car nous sommes sous une pile de « cant » haute jusqu'au zénith ; c'est une écurie d'Augias, avec un énorme et confus entassement de choses vénéneuses, lesquelles, si on pouvait seulement se taire, se réduiraient graduellement, pour la plupart, à leurs justes applications, comme fond la neige en été, et nous rendraient le libre usage de nos yeux ! Quand je vois de laborieux professeurs de grec se creuser la tète, dans leurs somptueux Oxfords, durant mille ans ou plus, sur du gi^ec mort, et laisser cependant Vaiiglais vivant se développer aux mains de Pickwicks et de Sam Weller, comme s'il n'était rien, et si l'autre chose

était tout, cela, et les choses de ce ^'enre que l'on voit partout, me remplit de réflexions! (irands dieux, est-ce que ces gens ne vont pas sortir de leurs miséral)!«;s rues des Vieilles Défroques, hébraïques ou autres, mais vont y demeurer {gisants et mourants delà plus ignoble peste — mourants et autant vaut dire morts! D'une manière générale, je suis las de prestiue tout ce (jui esl « Littérature » et en vérité, d'ailleurs, d'une humeur bien triste et bien abstruse, par le temps (jui courL En guise de remède je me prépare, en ce moment même, a me plonger dans la verte campagne et le silence profond...

Par une sorte de hasard, je me suis engagé profondédément, ces temps derniers, dans l'histoire américaine et je cherche môme, pour m'aider, une géographie d'Amérique. Jared Spark, Marshall, etc. ne sont remplis (jue de « hickory ^ » et de « buckskin - » ; cependant il m'arrive de découvrir en eux, çà et là, quelque trait vraisemblable d'humanité ; dans la géniale mousse de chnm[)agne de iMichelel, hélas! je n'ai pu découvrir un seul fait (jui supportât l'examen ; il ne m'a donc pas été possible de pousser plus loin que le milieu de La France et je me suis enfui vers Jared et son hickory, en quèto d'un abri!... Connaissezvous beriah Green ? .le vois, d'après certains journaux d'Albany, que les gens de là-bas disputeraient, tout à fait dans le vague, pour savoir s'il convient, d'après moi, d'être « gouverné », et la voix de Heriah est parmi eux la seule qui soit raisonnable. A«lieu, cher ami; à bientôt de vos nouvelles.

T. Caulvlk.

Page 1