‹ CorrespondanceChapitre 91 sur 130 · Nom du uoyor blanc d'Amérique · texte numérisé non relu

Nom du uoyor blanc d'Amérique

i. Peau de daim.

GXV. — Emerson à Carlyle,

Goncord, le M juillet 1846.

Mon cher ami, La nouvelle édition de Cromwell... est arrivée sans encombre par le dernier vapeur... Je lis avec fierté, à petites doses, et n'ai pas encore parcouru la matière nouvelle. Mais je crois qu'on ne pouvait se dispenser de donner ni les lettres supplémentaires, ni le commentaire. Wiley et Putnam feront de leur mieux et nous verrons bien si la Nouvelle-Angleterre n'arrivera pas à considérer ce livre comme le meilleur chapitre de son Pentateuque. Je vous envoie cette lettre par Margaret Fuller, dont je crois vous avoir annoncé déjà la prochaine visite... De tous les voyageurs venant de ma part que vous avez si aimablement reçus, je ne me souviens d'aucun, depuis qu'Alcott est allé en Angleterre, auquel j'eusse autant désiré procurer votre commerce et votre sympathie qu'à cette chère et ancienne amie,.. Elle est remplie de toute espèce de noblesse, et avec la générosité native de son esprit et de son caractère elle me fait l'effet d'une exotique dans la Nouvelle-Angleterre, d'une étrangère de quelque climat plus chargé d'électricité et plus exubérant. Gœthe, à ce que je suppose, n'a pas eu en ce pays déplus ancien lecteur et admirateur, et personne ici ne le connaît aussi bien. En outre son amour de tout ce qu'il y a de bon dans le génie français, et plus spécialement dans le génie italien, lui assure la plus grande compétence pour les voyages. Bref, elle est, par diplôme tout spécial, notre citoyen du monde... Eh bien, je souhaite en premier lieu que vous voyiez Margaret quand vous serez particulièrement de bonne humeur et quand vous aurez une heure de complet loisir. Je serais heureux, d'autre part, qu'il vous fût facile de lui faire voir Tenny-

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son et Browning. Elle a sur les deux une sorte de droit, non seulement parce qu'elle aime leur poésie, mais parce qu'elle a largement répandu leurs mérites parmi nos jeunes gens. Et j'ajouterai pour mon amie Jane Carlylc, dont j'aime à prononcer le nom si je ne la puis voir, que sa visiteuse est infiniment goûtée, dans les salons aussi I)ion que dans les « bibliothèques », dans toutes les bonnes maisons où on la connait. Ceci dit, je vous la recommande.

Vôtre affectueusement.

U. W. F.MEnsoN.

* GXVI. — Carlyle à Emerson.

Chelsca, le 18 décembre 1846.

Cher Emerson, Nous voici le 18 du mois et il y a terriblement longtemps, je ne sais combien de temps, que je ne vous ai écrit, pécheur que je suis...

Je suis allé dans le Nord cet automne, comme à l'ordinaire, et j'ai passé deux mois extrêmement désolés — car toutes choses mettent au désespoir une pauvre créature sensitive telle que moi — dans cette antique région qui mo semble tout à la fois une Terre et un Enfer, un endroit iii(iuiilifi;il)le, maintenant que j'y suis presque un revenant... A mon retour, j'ai vu également l'Irlande, des champs de pommes de terre tout noirs, une population dépenaillée et bruyante, qui depuis lonirtemps s'est follenuMit et tiagitjueiuenl abandonnée à la direction du diable, c'esl-A-dire a prêté l'oreille à des Im|)osteurs et à des Fils des Ténèbres, énerguménes à la parole violente et superficielle. aux(|uels elh^ a dit : « Oui, nou.s vous connaissons; vous èles les Fils de la Lumière! o : rèsul-

tats, le dénùment physique et moral de ces populations qui maintenant, ayant perdu leurs pommes de terre, en sont arrivées en quelque sorte au point de crise, toutes leurs vaines stupidités s'effondrant soudain sous leurs pieds; crise très significative en vérité! Un pays subitement jeté dans le Creuset, disons dans le Chaudron de Médée, pour y être réduit, par ébuUition, en une bouillie horrible, sans qu'il soit possible encore de savoir si c'est en vue d'une jeunesse nouvelle, d'une existence saine, ou bien de la mort et annihilation éternelles! J'ai vu Daniel O'Connell en chair et en os devant moi, sous sa casquette verte de Mullaghmart, haranguant sa suite de dupes; c'est la plus sordide imposture, certes, que j'aie jamais rencontrée en ce monde, l'emblème, à mon sens, lui, sa parole et le culte et la foi qu'on lui accordait, de toutes les misères qui peuvent assaillir une nation. J'ai conversé aussi, sur le ton confidentiel, avec la Jeune Irlande; car la Jeune Irlande, qui pense réellement ce qu'elle dit, est digne d'un court entretien; on y sent l'Héroïsme et le Patriotisme d'une génération nouvelle, jaillissant fraîche et neuve des mamelles de la Nature et déjà contaminée et transformée par l'O'Connellisme et la vieille atmosphère irlandaise, faite de rodomontade, de fausseté, de fatuité, en on ne sait trop quoi. Triste spectacle! Somme toute, aucun homme ne devrait, pour quelque cause que ce soit, dire des mensonges, ou se commettre le moins du monde avec le mensonge ; ou se taire ou exprimer une parcelle de vérité, voilà, les gens devraient savoir cela, quel est l'office d'une langue. L'Irlande n'était pas l'endroit propre à apaiser mes chagrins; j'en suis revenu bien triste...

Miss Fuller est venue, comme vous nous l'aviez annoncée; elle fut la bienvenue, pour vous et pour elle-même. C'est une âme d'un haut essor, lumineuse et enthousiaste, dans le langage de laquelle il y a beaucoup de ce qu'on attend du langage. Avec cela une intelligence

aiguisée et subtile et moins de cette vague rêverie asiatique que je n'en ai quelquefois rencontré dans ses écrits. Nous sympattiisàmcs beaucoup, je crois, et les Springs aussi nous plurent grandement. Mais, en somme, il ne put échapper, surtout à cette pénétrante intelligence féminine, que ce Carlyle était au fond un gaillard terriblement hétérodoxe, pour ne pas dire terriblement sauvage, ne croyant pas un mot de cet Évangile de Fraternité, nénévolence et Nouvel Kden sur terre, prêché de nos jours par toutes sortes de créatures « avancées », de George Sand à Elihu Burritt ; (ju'en fait ledit Carlyle non seulement ne croyait pas à tout cela, mais y voyait un cant délétère, — une douceur de « sucre de plomb » ' — une détestable phosphorescence du corps mort du christianisme, qui ne veut pas admettre qu'il soit mort et se laisser enterrer, avec toutes ses putridilés, comme doit le faire un vénérable mort! Chose certes bien détestable. .Margaret écoutait tout cela avec beaucoup de bonne liuincur, mais non sans faire nombre de tristes réllexions...

... Ils me disent que vous êtes en train de réunir vos i'oèmes. Eh bien, quoique je ne sois pas du tout ami de la rime, il est impossible cependant qu'Emerson écrive, en prose ou en vers, aucune pensée sortie de son cœur que je ne désire recevoir dans le mien. Envoyez-moi donc le livre aussitôt que possible. Puis faites-en d'autres si vous tenez absolument à prendre des détours pour l'amour du son. Et excusez le critique qui vous parait si peu musical, en vous disant (jue telle est la nature de la bête... Adieu, cher ami, écrivez-moi, écrivez-moi.

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