A COSTE
Paris, 14 juin 1866.
Mon cHER CoOsTE,
Je n’ai que dix minutes pour vous répondre. Je pars sur-le-champ à la campagne, où je vais retrouver Paul. Baille part avec moi, et nous resterons une semaine loin de Paris.
Je porte à Paul les quinze francs que vous m’envoyez, et je lui ferai lire votre lettre. Nous ferons ensemble notre acte de contrition, nous reconnaîftrons notre culpabilité à votre égard. Voilà qui doit vous désarmer.
Voici maintenant les nouvelles.
Paul a été refusé, comme de juste, ainsi que Solari et tous ceux que vous connaissez. Îls se sont remis au travail, certains qu’ils ont dix ans devant eux avant de se faire accepter.
Valabrègue est ici. Il travaille — lentement. Je crois que la maturité vient, et j’espère beaucoup en lui.
Quant à moi, j'aurais beaucoup à dire, si je voulais tout vous apprendre. J’ai quitté la librairie Hachette, le 1er février, et depuis cette époque je suis attaché à L’Erénement pour une besogne régulière : la Revue des livres. J’ai fait en outre un ‘* Salon ?” qui a soulevé de grands cris. Je viens de réunir mes articles en brochure, et Je vous envoie un exemplaire de l’œuvre, ainsi qu’un exemplaire d’un volume que je viens également de publier.
En somme, je me hâte, je travaille beaucoup. Je suis impatient.
Je vais maintenant tenter le théâtre.
Voilà les choses en gros. Quant aux détails, je vous les dirai à votre retour dont vous ne me parlez point, mais qui ne peut tarder. C’est un crime que de vivre loin -de Paris en ces temps de fièvre et de luttes.
Je prierai Paul de vous écrire, mais je ne vous affirme pas qu’il le fera. Quant à Valabrègue, je ne le verrai que dans huit jours, lorsque je re lrais Il aura de vos mouvelles.
Pardonnez ma brièveté! Je n’ai pas voulu rester coupable plus longtemps, et je tâcherai de gagner mon pardon en vous écrivant plus souvent et plus longuement.
Mais surtout revenez vite.
Mille compliments de la part de tous.
À vous.
J'attends d’ailleurs une lettre de vous qui me rappelle ‘engagement que je prends.
AU MÊME
Paris, 26 juillet 1866.
Mon cHER COSTE,
Je ne sais plus ce que je vous avais promis dans ma. dernière lettre. En tout cas, je croyais devoir attendre: votre réponse avant de vous écrire de nouveau.
Je vais vous donner les détails que vous me demandez sur nos amis et moi.
Votre dernière est arrivée chez ma mère comme j'étais encore à la campagne. Mais vous vous trompez, lorsque vous vous imaginez que nous nous contentons de Fon-tenay-aux-Roses. Il nous faut plus d’air et plus de liberté. Nous avons, à seize lieues de Paris, une contrée inconnue: encore aux Parisiens, et nous y avons établi notre petite colonie. Notre désert est traversé par la Seine ; nous y vivons en canot; nous avons pour retraite. des îles. désertes, noires d’ombrages. Vous voyez combien vous êtes en retard en songeant encore aux misérables bos-quets, maigres, efflanqués de la Mère Cense.
Il y a trois jours, j'étais encore à Bennecourt avec: Cézanne et Valabrègue. Ils y sont restés tous deux et ne reviendront qu’au commencement du mois prochain. L'endroit, je vous l’ai dit, est une véritable colonie. Nous. y avons traîné Baille et Chaïllan ; nous vous y traînerons. à votre tour. |
Procédons méthodiquement.
Baiïlle est parti pour Aïx samedi dernier. Il reviendra le 2 ou 3 octobre. Il a achevé, pour la librairie Hachette, un volume de physique dont je crois vous avoir parlé. L’œuvre paraîtra vers la fin de l’année.
Et d’un.
Cézanne travaille ; il s’affirme de plus en plus dans la voie originale où sa nature l’a poussé. J'espère beaucoup en lui. D'ailleurs, nous comptons qu’il sera refusé pendant dix ans. Il cherche en ce moment à faire des œuvres, de grandes œuvres, des toiles de quatre à cinq mètres. Il partira pour Aix prochainement, peut-être en août, peut-être à la fin de septembre seulement. Il y passera deux mois au plus.
Et de deux.
Valabrègue est ici depuis le mois de mars. Il a perdu beaucoup de sa jeunesse, et je crois pouvoir répondre de lui maintenant. Il n’a point à se presser, et je l’approuve de ne vouloir publier une première œuvre qu’à vingtcinq ans au plus tôt. Il observe et il étudie. — Il part pour Aix dans huit jours et y passera deux mois.
Et de trois.
Il me reste à vous parler de moi. Je vous ai envoyé mes deux dernières publications : vous savez donc ce que j'ai fait depuis votre départ. En outre, je ne suis plus chez Hachette depuis Le 17 février, époque à laquelle je suis entré à L’Evénement. Je fais dans le journal la bibliographie, d’une facon fixe, aux appointements de cinq cents francs par mois. Ajoutez à cela une correspondance hebdomadaire que j’envoie au Salut public, et qui m'est payée cent francs. Voilà mon bilan, et mes occupations ordinaires. De plus, j’ai commencé un livre de haute critique : L’œuvre d’art devant la critique, que je publierai sans doute vers novembre. Je compte enfin donner dans deux ou trois mois un roman à L’Evénement. Vous voyez que le travail ne manque pas. Dieu merci,
a paresse se porte également fort bien.
Je n’habite plus la rue de l’Ecole-de-Médecine. Je suis maintenant avec ma femme rue de Vaugirard, n° 10, à côté de l’Odéon. Nous avons là tout un appartement, salle à manger, chambre à coucher, salon, cuisine, chambre d’ami, terrasse. C’est un palais véritable dont
nous vous ouvrirons largement les portes dès votre retour.
En somme, je suis satisfait du chemin parcouru. Mais je suis un impatient, et je voudrais marcher encore plus. vite. Puis, vous ne sauriez croire combien on est sujet’à des lassitudes subites dans le rude métier que je fais. J'ai presque un article à faire par jour. Il me faut lire, ou du moins parcourir, les ouvrages de tous les imbéciles contemporains. Je ne me repose qu’en travaillant un peu à mes livres.
Alexandrine engraisse, moi je maigris un peu.
Et de quatre, et de cinq.
Il me reste à souhaiter votre retour. Le tableau que vous me faites du Camp n’est pas engageant. Vous allez revenir bientôt, me dites-vous. Tant mieux. J’ai la conviction que le séjour de Paris est de toute nécessité aux intelligences qui veulent penser. Si vous êtes décousragé, l’air qu’on respire ici vous donnera de nouveaux espoirs.
Ecrivez-moi votre arrivée, et que votre première visite soit pour moi. Nous causerons de l’avenir ; les jours arrivent à toute vitesse, et il me semble qu'ils marchent encore trop. |
Ma femme me prie de.vous serrer la main.
.. Votre tout dévoué.
Je n’ai pu communiquer votre lettre à aucun de nos amis, Car Je suis seul en ce moment à Paris. Mais, du nord et du midi, je suis certain qu’ils vous serrent très. vigoureusement la main.
A MARIUS ROUX
10 décembre 1866.
Mon cHER Roux,
Je viens de lire ton article dans Le Mémorial, et je t’en remercie cordialement. C’est certainement une des pages les plus lestes et les plus spirituelles que je connaisse de-
toi. Tu as trouvé le moyen de me flatter énormément, et d’éreinter — énormément aussi — Île roman-feuilleton.
Merci pour mon livre et merci pour mes croyances littéraires.
Autre chose. Îl est décidé que je ferai un article sur Mistral dans le Grand Journal, et que je donnerai à cette étude tous les développements que je voudrai. Si tu peux m'avoir des détails, hâte-toi. Je désirerais aussi avoir le volume le plus tôt possible. Aïe l’obligeance de venir me serrer la main un de ces soirs, et nous causerons de: cette affaire.
Ton dévoué.
AFANTONY VALABRÈGUE
Paris, 10 décembre 1866.
Vous ne devineriez jamais, mon cher Valabrègue, la raison qui m'a empêché de répondre sur-le-champ à votre dernière lettre. Je vous devais quelques pages depuis longtemps, et il a fallu une cause bien puissante, n'est-ce pas, pour que j’aie consenti à retarder encore l’acquittement de ma dette. Or apprenez que j’ai travaillé pour Aix tous ces jours-ci. — Eh! oui, me voilà décentralisateur en diable. Mais il y a des circonstances atténuantes. Imaginez que j’ai reçu une invitation pour la 33° session du Congrès scientifique de France, mais une invitation tellement flatteuse qu’il m’a été impossible de faire la sourde oreille. Je ne puis vous expliquer tout au long les raisons qui m'ont déterminé à envoyer mon adhésion. Le fait est que je suis membre du Congrès — on vient de m'envoyer une carte qui me confère ce titre — et que j’ai mis hier à la poste une trentaine de pages intitulées : Une définition du roman . Je suis content — lisez très content, — de ce petit travail dans lequel j’ai largementäappliqué la méthode de
1 Un long extrait de ce travail se trouve reproduit dans les ,, Notes et;:Commentaires *”” du Roman Expérimental.
Taine. En un mot, des affirmations carrées et audacieuses. Je voudrais bien être dans un petit coin de la salle où l’on déclamera ma prose.
Ah! que vous seriez un brave garçon si vous consentiez à vous mettre pour moi dans ce petit coin où Je ne puis être! Pouvez-vous me rendre ce service, et m'écrire ensuite ce que vous aurez vu et entendu? J’ai bien peur que mon pétard ne rate, à vrai dire. Il est pourtant convenablement bourré de poudre ; mais l’air de la province est humide et éteint d’ordinaire les meilleurs feux d’artifice de l'esprit. Il est bien entendu que vous pénétrez les raisons qui m'ont poussé à faire ce que j’ai fait, et que dans tout cela je n’ai aujourd’hui que de ia curiosité. C’est cette curiosité que je vous prie de satisfaire. Ecrivez-moi le plus tôt possible ce qui se passera, et, de toutes façons, nous connaîtrons la province sous un nouvel aspect.
Je me serais occupé de vous dès la première page, si je n’avais eu une importante nouvelle à vous donner. Maintenant, je puis vous dire que votre lettre m’a presque attristé. Vous êtes trop heureux vraiment, vous avez trop de loisirs, et, Dieu me pardonne, vous finiriez par vous oublier dans un profond sommeil. Je vous dirai que je suis un méchant envieux : en vous lisant, je songeais à moi, je me disais que je voudrais aller vivre comme vous dans un calme travail. Et je me disais cela, parce que je suis un paresseux et un lâche. Croyez-moi, il vaudrait peut-être mieux que vous fussiez sans un sou, battant le pavé de Paris, poussé par la nécessité, obligé de vous mêler à la vie réelle. Vous êtes dans la spéculation pure, dans le rêve, dans ce rêve qui précède le sommeil. Et vous allez vous endormir, cela est bien certain.
Vous travaillez, dites-vous, et d’après ce que vous ajoutez, je vois que vous ne travaillez pas dans un milieu vivant. Tout un livre de paysages d’automne! Cela m'effraye, je vous l’avoue. Je ne veux pas juger sur le titre, je crains seulement que vous ne demandiez à tort à la plume ce qui est du domaine — je ne dis plus du pinceau, — du couteau à palette. Je n’appuie pas, je désire seulement vous mettre en garde contre les somnolences qui vont vous prendre. Réfléchissez, et voyez
s’il n’est pas temps que vous veniez vous battre. Il n’y a que la lutte qui donnera à votre talent la maturité que vous demandez en vain à l’étude. Quelques mois de pratique représentent des années de théorie. À votre place — je vous dis cela en bon confrère — je n’écrirais plus pour écrire, je viendrais à Paris avec un but arrêté, j'appliquerais toutes mes forces à une réussite quelconque et immédiate. Vous voilà grand garçon. C’est un recul, un meurtre, que de ne pas débuter carrément et sans tarder.
Certes, je sais bien que je ne suis pas d’un bon exemple en ce moment. Le journalisme me maltraite singulièrement. Mes affaires vont mal, je me donne beaucoup de peine pour un maigre résultat. Et pourtant, je vous conseille de toutes mes forces de venir faire ici du journalisme avec moi. Il faut vous dire que vous aurez forcément à passer par un noviciat quelconque, et qu’il est bon d’en finir au plus vite avec les premiers débuts. Surtout, quand vous viendrez, ne me dites pas que vous allez vous enfermer dans votre chambre, et étudier encore. On s’enferme à Aix, mais ici l’on marche. Ah! que je voudrais être à votre place, mon cher Valabrègue, pour m’endormir un peu, — et que je voudrais pour vous que vous fussiez à la mienne, poussé en avant par la nécessité!
Aïnsi, c’est entendu, vous allez sommeiller jusqu’en mars, et, à cette époque, vous vous réveillerez enfin. C’est le dernier délai que je vous donne. Après quoi, je vous traiterai comme un indigne paresseux.
Il faut vous dire que je ne suis pas gai aujourd’hui. Rien ne marche, et ‘‘ le ciel de l’avenir *’ ‘ est singu- lièrement noir. Je me rappelle l’été dernier comme un véritable âge d’or. La belle confiance et les beaux pro- jets! Ce soir, je me traite de crétin, et je vous écris cette lettre écœuré par l’odeur de l’encre. On a de ces défaillances, et le pis est qu’elles vous font beaucoup souffrir. Quelles secousses continuelles, bon Dieu! et quels détraquements dans cette misérable machine qui est moi!
(1) Exclamation que Paul Cézanne lançait au moindre ennui qui lui survenait : ‘* Il est bien noir pour moi, le ciel de l’avenir ”.
Je ne sais plus bien si c’est le ventre ou la pensée qui me fait mal!
Je ne puis guère vous donner des nouvelles exactes sur ma position littéraire, qui chaque jour se modifie. Je dois écrire dans plusieurs feuilles, mais ma maison la plus solide est encore cette baraque de Figaro dont le plancher menace, chaque matin, de s’écrouler sous mes pas. Je voudrais pouvoir, comme vous le désirez, entreprendre une œuvre sérieuse qui me consolerait. Le malheur est que cela ne m’est pas permis en ce moment. Il faut que je batte monnaie et je suis étrangement maladroit dans une pareille besogne. Je ne sais guère comment je vais sortir de cette galère. Je veux dire de mes ennuis, Car je compte bien ne jamais déserter entièrement le journalisme, qui est le plus grand moyen d’action que je connaisse.
J'ai repris mes réceptions du jeudi. Pissarro, Baille, Solari, Georges Pajot viennent chaque semaine gémir avec moi et se plaindre de la dureté des temps. Baille a cependant remporté aujourd’hui une grande victoire ; il est lauréat de l’Institut depuis ce matin, et son prix est de la valeur de trois mille francs. Je l’ai cru fou lorsqu'il est venu m'’annoncer cette bonne nouvelle. Solari gratte ses bons dieux, il veut se marier. Pissarro ne fait rien et attend Guillemet.
Dites à Paul de revenir au plus tôt. Il jettera un peu de courage dans ma vie. Je l’attends comme un sauveur. S’il ne devait pas arriver dans quelques jours, priez-le de m'écrire. Surtout qu’il apporte toutes ses études pour me prouver que je dois travailler.
Je voulais vous écrire une lettre intéressante, pleine de faits, et je n’ai réussi, sans doute, qu’à épancher ma mauvaise humeur. Vous me prendrez comme je suis. Un jour d’espoir, vous aurez les pages réjouissantes que je vous enverrai.
Du courage, mon cher Valabrègue, et ne vous endormez pas ; il y a tant de choses vivantes à faire.
Le bonjour à tous de ma part et de la part de ma femme.
Votre dévoué.
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