A ARSÈNE HOUSSAYE
Paris, 12 février 1867.
CHER MONSIEUR
J'ai songé à la nouvelle que je pourrais bien écrire pour la Revue, et voilà que cette nouvelle est devenue un roman dans ma tête.
Un roman, en plusieurs parties, vous épouvanterait -il ? Vous avez déjà publié de pareilles œuvres, et je ne pense pas que vous vous en soyez mal trouvé. |
Voici quelle est ma proposition.
Je cherche depuis longtemps un recueil où il me soit permis d’écrire un ouvrage dans lequel je me livrerais tout entier. Le feuilleton haletant, coupé chaque jour, des journaux quotidiens ne me convient pas. Je désire pouvoir donner chaque fois de larges fragments. Je vous offre donc un roman en six parties, en six morceaux égaux chacun en étendue à mon étude sur Edouard Manet. |
Je prendrai pour sujet l’histoire que j’ai contée brièvement un jour dans! Le Figaro : Un Mariage d’amour.
E (1) Arsène Houssaye dirigeait alors L’Artiste, Revue du xIx°® siècle. |
Je suis certain qu’il y a dans ce canevas une œuvre de maître à faire. Je voudrais tenter d’écrire cette œuvre, de l’écrire avec mon cœur et ma chair, d’en faire une chose vivante et poignante. Voulez-vous m'aider à enfanter? Vous êtes, je crois, le Directeur qu’il me faut, un esprit jeune et large, un amant désintéressé de tout ce qui passionne.
Dans la vie de travail où je me suis jeté, j’ai besoin, pour écrire des pages vécues et librement littéraires, d’être poussé par les nécessités de la publication. Je n’écrirai peut-être jamais Un Mariage d’amour ‘, si je ne trouve pas un homme intelligent qui consente à accepter ce roman sur parole et à en publier les six parties au fur et à mesure de la composition. Vers le 9 de chaque mois, je vous adresserai le fragment qui devra être publié le mois suivant. C’est ainsi que j’enfanterai grâce à vous.
Dites oui, et je me mets à la besogne. Je sens que ce sera là mon grand ouvrage de jeunesse. Je suis plein du sujet, je vis avec les personnages. Nous gagnerons tous deux à cette publication.
Quant au prix, si vous le voulez, vous me donnerez pour chaque fragment ce que vous m’avez donné pour mon Etude sur Edouard Manet.
Répondez-moi vite. Je vois surtout dans votre consentement, l’occasion de contenter largement mes appétits littéraires. Si vous avez foi en moi, ouvrez-moi la porte toute grande.
Votre bien dévoué,
A ANTONY VALABRÈGUE
Paris, 19 février 1867.
Mon CHER VALABRÈGUE,
Quelques mots en Courant pour que vous ne puissiez pas m ’accuser de paresse ou d’oubli. Je tiens à répondre à certains passages de votre dernière lettre.
(1) Premier titre de Thérèse Raguin.
Je ne doute nullement de vous, et je ne me rappelle guère ce que vous appelez ‘‘ vos commencements classiques ””’. J’assiste en ami et en curieux aux transformations qui s’accomplissent en vous. J'attends votre première œuvre pour vous classer dans mon esprit, pour arrêter mes opinions à votre égard. Mais je sais que vous êtes un chercheur, que vous pensez juste, que vous êtes jeune et que l’avenir vous appartient. Vous voyez que je vous accorde une large place dans mon estime, et vous avez tort de douter de mes sympathies et de mes applaudissements. J’avais à cœur de faire mon acte de foi, car dans votre dernière lettre, vous vous défendez vivement, vous me traitez en incrédule.
Ce que j’ai toujours pensé — je veux ne vous rien cacher — c’est que vous menez une vie trop contemplative. J'aimerais à vous voir un esprit plus militant. A votre âge, le sang bat dans les chairs, la fièvre secoue le corps. Les œuvres vécues ont toujours été supérieures aux œuvres rêvées. Avouez que vous rêvez les vôtres : les longues explications que vous me donnez sur vos ‘* Paysages d’automne ?”’ me prouvent que vous êtes un contemplatif quand même. Je ne vous cache pas que j'aurais préféré vous voir au milieu de nous, luttant comme nous, renouvelant chaque jour vos tentatives, frappant à droite et frappant à gauche, marchant toujours en avant. D'ailleurs, toutes les voies sont bonnes, celle que vous prenez peut convenir à votre personnalité. Les vœux que je fais ne sont peut-être que des conseils égoïstes dictés par ma propre nature.
Je comptais vous voir marcher avec moi. Je ne suis entouré que de peintres ; je n’ai pas ici un seul littérateur avec qui causer. Je me disais que nous irions ensemble au combat, et que nous nous soutiendrions au besoin. Et voilà que vous me laissez marcher seul, lutter seul, triompher et succomber seul. Quelquefois je pense à vous et je me dis : ‘‘ IL s’endort ””’. N’est-ce pas là une parole naturelle qui doit m’échapper malgré moi! Revenez avec un ouvrage, entrez dans la vie, luttez et vous verrez que je serai le premier à vous encourager et à vous applaudir.
À quand votre arrivée? Vous aviez parlé du mois de
mars, je crois, mettons cela en avril ou en mai, n’est-ce pas? Dans votre prochaine lettre, fixez-moi une époque, s’il est possible. D'ailleurs, si vous ne venez pas pour vous jeter franchement dans la mêlée, il est préférable que vous restiez encore à Aix, jusqu’au jour où vous vous croirez mûr pour la lutte. Surtout, apportez votre livre de paysages, je suis très curieux de savoir ce que vous avez mis dans cette œuvre.
Faut-il vous parler un peu de moi? Vous devez savoir que je vais entreprendre un grand travail dans Le Messager de Provence, journal paraissant à Marseille ; jy publierai, à partir du 1®7 mars, un long roman : Les Mystères de Marseille, basé sur les pièces des derniers procès criminels. Je suis encombré de documents ; je ne sais pas comment je vais faire sortir un monde de ce chaos. Ce travail est peu payé ; mais je compte sur un grand retentissement dans tout le Midi. Il n’est pas mauvais d’avoir une contrée à soi. D'ailleurs, j’ai accepté les propositions qui m'ont été faites, poussé toujours par cet esprit de travail et de lutte dont je vous parle plus haut. J’aime les difficultés, les impossibilités. J'aime surtout la vie, et je crois que la production, quelle qu’elle soit, est toujours préférable au repos. Ce sont ces pensées qui me feront accepter toutes les luttes qu’on m'offrira, luttes avec moi-même, luttes avec le public. On me dit que l’annonce des Mystères de Marseille fait un certain bruit là-bas. Des circulaires vont être distribuées, des affiches seront collées. Si vous entendiez dire quelque chose de curieux au sujet de mon roman, veuillez me l’écrire.
Paul travaille beaucoup, il a déjà fait plusieurs toiles, et il rêve des tableaux immenses ; je vous serre la main en son nom. SEL
Baille marche à grands pas. Le voilà définitivement lancé. Me
Guillemet attend l’été pour faire une nouvelle campagne.
Solari est marié depuis quatre jours.
Je m’arrête sur cette nouvelle monumentale, et je vous serre affectueusement la main.
Ma femme me prie de vous présenter ses compliments.
À HENRI HOUSSAYE
Paris, 4 mars 1867.
CHER MONSIEUR
J’ai l’honneur de vous adresser la première partie de mon roman : Un Mariage d’amour, qui doit paraître dans le prochain numéro de La Revue du XIXe Siècle.
Veuillez remettre le manuscrit à votre père. Vous avez eu l’obligeance de me faire connaître l’acceptation de M. Arsène Houssaye, et je crois devoir vous prendre comme intermédiaire entre lui et moi.
Je vous enverrai successivement les deux autres parties qui paraîtront en juin et en juillet.
Je ne garde pas une copie de mon travail, et je vous le. recommande d’une façon toute particulière. Je suis très désireux d’avoir les épreuves au plus tôt, afin de pouvoir les corriger avec grand soin. Si le fragment paraît long,
on pourra employer des caractères plus petits.
Votre bien dévoué et bien sympathique.
A MARIUS ROUX
16 mars 1867.
Merci mille fois, mon cher Roux. Tes notes sont excellentes et vont me servir merveilleusement. Il y a là matière à quelques bons chapitres.
Le premier volume des Mystères de Marseille paraîtra bientôt. Je te l’adresserai, dès que j’en aurai un exemplaire.
Et, dès lors, nous pourrons songer au drame.
Ton bien dévoué.
A ANTONY VALABRÈGUE
Paris, 4 avril 1867.
Mon CHER VALABRÈGUE,
Les lourdes besognes dont je suis accablé en ce moment ne doivent cependant pas me faire négliger tout à fait mes amis. Je vais tâcher de vous consacrer une heure de
mon temps.
Permettez-moi, avant tout, de vous dire que vous avez jugé un peu en provincial la publication des Mystères de Marseille. Si vous étiez ici au milieu de nous, si je pouvais causer pendant dix minutes avec vous, vous comprendriez sur-le-champ la raison d’être de cette œuvre. J’obéis, vous le savez, à des nécessités et à des volontés. Il ne m'est pas permis comme à vous de m’endormir, de m’enfermer dans une tour d'ivoire, sous prétexte que la foule est sotte. J’ai besoin de la foule, je vais à elle comme je peux, je tente tous les moyens pour la dompter. En ce moment, j’ai surtout besoin de deux choses : de publicité et d’argent. Dites-vous cela, et vous comprendrez pourquoi j’ai accepté les offres du Messager de Provence. D'ailleurs, vous êtes dans tous les espoirs, dans toutes les croyances du commencement, vous jugez les hommes et les œuvres absolument, vous ne voyez pas encore que tout est relatif, et vous n’avez pas les tolérances de l’expérience.
Je ne veux point jeter de la nuit dans votre beau ciel limpide. Je vous attends à vos débuts, à vos luttes ; alors seulement, vous comprendrez bien ma conduite.
Je vous dis ceci en ami. Il est bien entendu que je vous abandonne Les Mystères de Marseille. Je sais ce que je fais.
En ce moment, je mène de front trois romans : Les Mystères, une nouvelle pour L’Illustration, et une grande étude psychologique pour La Revue du XIXe Siècle.
Je suis très satisfait de cette dernière œuvre‘ ; c’est,
(1) Thérèse Raquin.
je crois, ce que j’ai fait de mieux jusqu’à présent. Je crains même que l’allure n’en soit trop corsée, et que Houssaye ne recule au dernier instant. L’ouvrage paraîtra en trois parties ; la première partie est terminée et doit paraître au mois de mai. Vous voyez que je vais vite en besogne. Le mois dernier, j’ai écrit cette première partie — un tiers de volume, — et une centaine de pages des Mystères. Je reste courbé sur mon bureau du matin au soir. Cette année, je publierai quatre à cinq volumes. Donnez-moi des rentes, et je m’engage à aller tout de suite m’enfermer avec vous et me vautrer au soleil dans l’herbe.
J'ai dû, pour quelque temps, quitter Le Figaro. Je n’y publierai plus que des articles volants, et, métier pour métier, je préfère écrire des histoires de longue haleine, qui restent. J’ai dû également renoncer à l’idée de faire un ‘‘ Salon ””. Il est possible cependant que je lance quelque brochure sur mes amis les peintres.
Voilà, ma foi, toutes les nouvelles qui me concernent.
Je travaille beaucoup, soignant certaines œuvres et abandonnant les autres, tâchant de faire mon trou à grands coups de pioche. Vous saurez un jour qu’il est malaisé de creuser un pareil trou.
. Je ne vous parle pas de votre retour à Paris. Je vois bien que vous le remettez à une époque lointaine, indéterminée. Je finirai par vous approuver ; puisque vous voilà redevenu poëte, il est préférable que vous restiez dans les solitudes mortes de la province. Seulement, vous entrez dans la carrière littéraire par une voie si différente de celle que j’ai prise, qu’il m'est difficile de ne pas faire quelques restrictions. Ma position m’a imposé la lutte, le travail militant est pour moi le grand moyen, le seul que je puisse conseiller. Votre fortune, vos instincts vous font des loisirs, vous vous attardez de gaîté de cœur. Toutes les routes sont bonnes, suivez la vôtre, et je serai le premier à applaudir lorsque vous obtiendrez un résultat. Ce que je vous ai dit, ce que je vous dirai sans doute encore, ne m’est dicté que par la sympathie. Vous n’en doutez point, n’est-ce pas?
Quelques petites nouvelles pour finir : Paul est refusé. Guillemet est refusé, tous sont refusés ; le jury, irrité
de mon ‘‘ Salon ””, a mis à la porte tous ceux qui marchent
dans la nouvelle voie. — Baiïlle entre en plein dans de beaux appointements. — Solari est toujours marié. — Voilà.
Ecrivez-moi souvent, vos lettres me font grand plaisir. Parlez-moi, à l’occasion, de l’impression que Les Mystères font à Aïx.
Votre dévoué.
Vous avez le bonjour de tout le monde.
À HENRI HOUSSAYE
Paris, 18 avril 1867.
CHER MONSIEUR
Auriez-vous l’obligeance de donner ma nouvelle adresse (1, rue Moncey-Batignolles) aux administrations de L’Artiste et de La Revue du XIXe Siècle, afin que ces publications n’aillent pas s’égarer à mon ancienne demeure. Je vous importune sans doute, en m’adressant à vous pour un pareil détail, mais je ne savais véritablement pas à qui écrire.
J'attends les épreuves d’Un Mariage d'amour. Veuillez en presser l’envoi, afin que j’aie au moins deux jours pour les corriger.
Votre bien dévoué et bien sympathique.
Paris, 29 avril 1867.
CHER MONSIEUR
Je regrette vivement, il est vrai, le retard que va subir la publication dé mon roman ; mais je n’ai nulle envie | de retirer à La Revue du XIXe Siècle un travail que j’ai
fait expressément pour elle. Je me croirais coupable d’ingratitude, votre père s’étant toujours montré très sympathique et très hospitalier à mon ‘égard.
Je vous prie seulement de hâter la publication de l’œuvre autant que possible, et de faire en sorte qu’elle commence le 197 juin. Juillet me mènerait bien loin.
Dès que les épreuves de la première partie seront prêtes, veuillez me les envoyer. J’aurai tout le temps de les corriger à mon aise.
Votre bien dévoué confrère.
AU MÊME
Paris, 8 mai 1867.
CHER MONSIEUR
En ouvrant La Revue du XIXe Siècle, je viens de voir qu'Une Danseuse d’Opéra ne finira que dans le prochain numéro. Me voilà donc reculé jusqu’au 1er Juillet.
Ne pourriez-vous imiter les journaux quotidiens, Le Figaro par exemple, qui, avant de terminer le roman en cours de publication, donne toujours les premiers feuilletons du roman qui va suivre? C’est un excellent moyen pour retenir le public dont la curiosité reste ainsi Sans cesse éveillée.
Si vous avez de la place, je vous conseille fort de donner en même temps la fin d’Une Danseuse d’Opéra et le commencement d’'Un Mariage d'amour. Puisque la Revue, ainsi que me l’a écrit M. Arsène Houssaye, a été surtout créée pour les œuvres d’imagination, elle ne saurait souffrir de cet arrangement .
. En tous cas, je vous prie de nouveau de vouloir bien me faire adresser mes épreuves, dès qu’elles seront prêtes “afin que je puisse les corriger en toute conscience.
Votre bien dévoué et bien sympathique.
Mes compliments sincères pour votre étude sur les
:-armées grecques. Vous êtes à la.fois un poëte et un érudit. J'aime le poëte et je salue l’érudit, i
A L’EDITEUR LACROIX * Paris, 8 mai 1867.
Je comprends le désir que vous me témoignez de connaître le nom de l’artiste qui doit illustrer les Contes à Ninon. Je dois cependant vous faire remarquer que l’artiste ne demande aucune rémunération immédiate et proportionnelle, maïs simplement un tant pour cent sur chaque exemplaire vendu. Nous désirons avant tout faire une œuvre purement artistique, sans contrôle d’aucune sorte : c’est pourquoi nous voulons rester entièrement maîtres.
Si je pouvais causer avec vous, je vous ferais connaître le mécanisme de l’affaire que je vous propose, et je suis certain que vous accepteriez cette affaire. Je vais essayer de m'expliquer le plus clairement possible.
Il ne s’agit pas d’une œuvre ordinaire. Pour moi et pour l’artiste, je le répète, il s’agit d’une œuvre d’art. Pour vous il s’agit d’un succès d’argent. Mon dessinateur est M. Edouard Manet, jeune peintre d’un grand talent, dont vous devez connaître la bruyante réputation. On a fait de lui le type de l’excentricité, on se plait à tourner ses œuvres en zidicule, comme on a tourné en ridicule les premières œuvres de Decamps et Delacroix. Demain, j’en ai l’intime conviction, M. Edouard Manet sera accepté comme un maître. J’ai plaidé chaleureusement sa cause dans feu L’Evénement, et.\ par reconnaissance, par sympathie, il veut bien me faire quelques
(1) Emile Zola avait sollicité Lacroix de tirer une nouvelle édition in-octavo et illustrée des Contes à Ninon. Il lui proposait le concours d’un dessinateur, artiste jeune et très discuté, dont le nom seul serait pour le lancement du livre une énorme publicité. À dessein, Zola avait caché à Lacroix la personnalité du mystérieux illustrateur. Mais l’éditeur ayant manifesté le désir d’être plus clairement renseigné, l’écrivain lui adressa cette lettre... Finalement, ce projet ne fut jamais exécuté. M. Adolphe Brisson, dans son livre L’Envers de la Gloire, a cité cette lettre comme un modèle de psychologie et d’adresse diplomatique.
dessins pour mes Contes à Ninon. Dans quelques semaines, M. Manet aura une exposition particulière de ses œuvres, à côté de l’exposition de Courbet ; il vient de dépenser 15.000 francs pour se montrer au public dans l’ensemble de son talent. Il est certain d’avoir une publicité énorme, la publicité que Courbet a déjà eue en 1853. Vous voyez, dès maintenannt, que l’œuvre que je vous propose d’éditer n’est pas une œuvre ordinaire, ainsi que je vous le disais. La manière de l’artiste ne doit pas vous inquiéter ; peu vous importe qu’il fasse ceci ou cela ; il signe et voila tout : son nom vaut du bruit, de la curiosité, une publicité qui amènera le public chez vous. Tout le tapage qui s’est fait autour de M. Manet, tout le tapage qui se fera encore ces jours-ci est une assurance que son œuvre ne passera pas inaperçue. S'il s’agissait d’un dessinateur ordinaire, d’un homme qui a la spécialité des culs-de-lampe et d’autres babioles, je comprendrai vos défiances. Mais ici votre spéculation ne perte pas sur l’aspect plus ou moins plaisant des dessins, mais sur le nom, sur la réputation bruyante du dessinateur.
Je ne sais si je me suis bien expliqué. Je ne parlerais pas aussi carrément à certains éditeurs de Paris, mais j’ai appris à connaître votre sagacité, votre coup d’œil prompt à saisir les phrases probables d’un succès. Si vous m'’accordez quelque expérience en matière de réclame ‘, croyez à mes assurances ; mon nom et celui de Manet mis sur une même couverture doivent tirer l’œil des passants et les forcer à s’arrêter.
D'ailleurs, je vous envoie deux eaux-fortes que M.Manet a gravées lui-même d’après deux de ses tableaux. Ïl ne peut faire en ce moment les deux croquis que vous me demandez, se trouvant accablé d’ennuis par les soucis de toutes sortes que lui cause la prochaine ouverture de son exposition particulière. J’ai pensé que les deux eauxfortes ci-jointes vous mettraient à même de comprendre le talent vigoureux et original du peintre. L’eau-forte. représentant une danseuse espagnole est, à mon sens, un chef-d'œuvre d’une souplesse et d’une énergie rares.
(1) L'auteur aimait à rappeler qu’il avait été chef de la publicité, chez Hachette.
On dirait une eau- -forte de Goya. Soyez sans crainte, je sais ce que j’ai fait en choisissant M. Manet pour dessinateur. Vous me connaissez assez pour savoir que je cherche le succès. Vous avez bien voulu me dire un jour que j'étais habile. Eh bien ! jamais je n’ai si habilement travaillé à ma réputation qu’en cherchant à mettre le nom de Manet sur une de mes œuvres. — Faites l’affaire et vous verrez Si Je me trompe.
À MARIUS ROUX
28 mai 1867.
Mon cer Roux,
Pourrais-tu me rendre un service ?
Arnaud me persécute pour que je lui procure l’acte de société qui a été publié dans Le Petit Journal, lorsque Millaud a mis la propriété de ce journal en actions. Arnaud veut imiter cet exemple.
Je me suis présenté au Petit Journal, mais je m’y suis mal pris. J’ai demandé tout sottement le numéro qui contenait l’acte de société en question, et on m'a répondu tout carrément qu’on ne voulait pas me le donner. Ils sont très méfants dans cette boutique-là ; ils craignent toujours qu’on ne les attaque. Me voilà mis à l’index, et il est inutile que je tente davantage de leur arracher ce qu'ils ne veulent me remettre.
Ne pourras-tu essayer d’obtenir l’acte d’une façon plus habile! Par exemple, va trouver Escofhier, demande- Jui à feuilleter une collection du journal. L’acte a paru l’année dernière, je ne sais au juste à quelle époque, vers les premiers mois, je crois. Tu prendras la date exacte du numéro, si tu ne pouvais avoir une copie de la pièce. Enfin, tu late pour le mieux. Il s’agit Pons . Arnaud d'intérêts importants.
Crois-tu pouvoir te charger de cette affairé et là terminer au plus tôt ?
Arnaud m’a parlé, — de lui-même, — de notre drame. Je l’ai prié de faire des ouvertures au directeur du
Gymnase et de conclure en notre nom. J’aurai sa réponse prochainement. Il faudrait nous hâter. Je te donnerai bientôt un rendez-vous pour causer de cette affaire.
Ton dévoué.
J’oubliais : l’acte de société a été publié, je crois, en premier Paris, par Timothée Trimm. Cela facilitera tes recherches.
Excuse-moi de te donner une pareille besogne. C’est que, vraiment, j'ai les bras liés, et que je ne sais plus comment faire.
A ANTONY VALABRÈGUE
Paris, 29 mai 1867.
Mon CHER VALABRÈGUE,
Je vous dois une lettre depuis longtemps, je suis tellement ennuyé et occupé que je me déclare moi-même bien innocent de ma négligence.
Imaginez-vous que toutes les publications pour lesquelles je travaillais m’ont manqué de parole à la fois. La Revue du XIXe Siècle, qui devait commencer un roman de moi le 1.7 mai, ne le commencera que le 1er juillet ; d’autre part, L’Illustration me retarde aussi ; de façon que j’ai les bras liés, ne pouvant entreprendre autre chose, et attendant avec impatience que le travail amassé commence à s’écouler.
Je suis très content du roman psychologique et physiologique que je vais publier dans La Revue du XIXe Siècle. Ce roman, qui est écrit presque entièrement, sera à coup sûr ma meilleure œuvre. Je crois m’y être mis cœur et chair. Je crains même de m’y être mis un peu trop en chair et d’émouvoir Monsieur le procureur impérial. Il est vrai que quelques mois de prison ne me font pas peur.
Je vais faire un ‘‘ Salon ”” dans un nouveau journal : La Situation, qui paraît ces jours-ci. Il y a beaucoup de nouveaux journaux dans l’air, et je cherche à me caser
solidement dans une des feuilles futures. Mon grand défaut est d’avoir vingt-sept ans; si j’en avais cinquante, si j'étais à demi mort de lassitude et de dégoût, j'aurais déjà dans le journalisme une place fixe qui me rapporterait dix mille francs par an.
Je vous enverrai, ces jours-ci, une brochure que je
ublie ici, et qui n’est autre chose que mon article sur Manet. Elle contient deux eaux-fortes : un portrait de Manet et une reproduction de l’Olympia. Vous devez savoir que Manet a ouvert, depuis vendredi, son Exposition particulière. Le succès d’argent est maigre jusqu’à présent. L’affaire n’est pas lancée. J'espère que ma brochure va mettre le feu aux poudres.
Autre nouvelle. Je me suis à peu près entendu avec l’éditeur Lacroix, pour publier une édition in-8 de mes Contes à Ninon, illustrés par Manet *. Nous n’avons plus qu’à signer le traité. Si l’affaire se conclut, le volume paraîtra en novembre. — Vers cette époque, je publierai sans doute deux autres volumes.
Voilà à peu près toutes les nouvelles qui me concernent. — Je vois rarement Baille ; depuis que je me suis retiré sur les hauteurs de Batignolles, je vis au désert. Quand vous reviendrez à Paris, j’espère que vous vous logerez dans mon voisinage. — Cézanne retournera à Aix avec sa mère dans une dizaine de jours. Il passera, dit-il, trois mois au fond des solitudes de la province et reviendra à Paris en septembre. Il a grand besoin de travail et de courage. — Grand succès de Solari au Salon. — Prochaine ouverture de l’Exposition de Courbet, sur laquelle j'espère pouvoir faire une courte étude. D'ailleurs, Paul vous donnera toutes ces petites nouvelles avec plus de détails.
Me pardonnerez-vous de vous avoir parlé des autres et de moi avant de m'être occupé de vous?
Vous faites bien de rester à Aix, si vous y restez pour vous armer de toutes pièces avant de revenir à Paris. Songez que, pour marcher librement, il faut que vous soyez indépendant. Seulement hâtez-vous. La province est terrible. Deux ans de séjour à Aix doivent à coup
(1) Voir plus haut la lettre à l’éditeur Lacroix.
sûr tuer un homme. J’ai en cela une opinion arrêtée qui me fera toujours vous appeler à Paris. Questionnez Paul, questionnez tous nos amis, et vous verrez chez tous le même effroi de la province. Lisez aussi dans Balzac quelques admirables pages. — A propos, avezvous lu tout Balzac ? Quel homme! Je le relis en ce moment, Il écrase tout le siècle. Victor Hugo et les autres, pour moi, — s’effacent devant lui. Je médite un volume sur Balzac, une grande étude, une sorte de roman réel.
Donc, je voulais simplement vous dire de rester à Aix, tout juste le temps nécessaire pour conquérir votre liberté, et de vous méfier beaucoup de cette ville morte. Vous croyez marcher et vous dormez. Cela n’est pas appréciable pour vous, qui êtes dans votre sommeil. Mais moi, qui suis dans la veille fiévreuse de Paris, je vois bien en lisant vos lettres que vous restez appesanti et immobile.
En voulez-vous une preuve? Si vous étiez resté à Paris, jamais vous ne seriez redevenu poëte. Ce qui vous pousse à la poésie, à la rêverie cadencée des vers, c’est cet air mortel qui pèse à vos épaules. Dans le calme de votre retraite, votre esprit a été pris de ce sommeil doux, nécessaire à l’éclosion des rimes. Certes, je ne vous blâme pas d'être poëte pour quelque temps encore. Mais je ne crois pas que ce soit là votre véritable tempérament. Dès que vous aurez mis de nouveau le pied dans Paris, la Muse effarouchée vous abandonnera une seconde fois. Je considère vos vers du moment comme un excellent exercice. D'ailleurs, si je me trompe, s’il y a véritablement en vous l’étoffe du poëte que notre âge attend, votre place sera grande ; je saurai ce qu'il faut en croire lorsque vous serez ici : Si la Muse ne se sauve pas de vous, ce sera signe que vos vers ne sont pas fils du sommeil de la province. Alors Paris élargira vos horizons de poëte.
Peut-être, ici, sacrifions-nous trop à l’heure présente. Nous frappons le fer quand il est chaud, de toute notre énergie et de toute notre puissance. Nous écrivons au caprice de l’occasion, c’est pour cela que nos œuvres ne sont pas solides. Il faudrait tout à la fois respirer l’air de Paris et écrire à ses heures. Les œuvres alors seraient vivantes et durables. Votre position de fortune vous per-
308 Ad: 1 EMILE ZOLA mettra de mener cette vie de travail et d’étude. Si vous avez beaucoup de volonté, votre place est toute marquée.
Ecrivez-moi plus longuement que je ne le fais. Moi, j'ai des circonstances atténuantes en ma faveur.
Je ne vous parle pas des Mystères de Marseille. Ce feuilleton m’ennuie tellement que je suis tout écœuré rien qu’à en écrire le titre.
Je vous serre vigoureusement la main.
À MARIUS ROUX
3 juin 18617.
Mon cer Roux,
Je reçois une lettre d’Arnaud dans laquelle il est dit que le directeur du Gymnase paraît bien disposé. Seulement ce directeur demande qu’on lui abandonne les droits d’un certain nombre de représentations.
Je réponds à Arnaud par retour du courrier, et je crois pouvoir lui dire, en ton nom et au mien, que nous sommes prêts à quelques sacrifices. Mon avis est qu’il ne faudrait pas que ces sacrifices fussent trop forts. Je voudrais bien m’entendre avec toi à ce sujet, et au plus tôt. Si tu peux venir jeudi soir, après ta visite chez Clément, tu me feras plaisir. Pour moi, je crois l’affaire du drame terminée ; mais il faut que je te lise la lettre d’Arnaud qui nous donne d’excellents conseils pour la censure.
Si tu as fait un bout de plan, apporte-le.
À jeudi donc, s’il est possible, et tout à toi.
AU MÊME 4 juin 1867.
Mon cHEer Roux,
Je reçois ta lettre. Donc, à vendredi soir.
Je t’avoue qu'il se fait des trous dans mon budget. Je te prie — entre nous — d’être ferme avec M. Clément.
Vendredi, je te donnerai le premier volumeëïdes Mystères et ma brochure sur Ed. Manet.
Tout à toi.
Tourne, je te prie.
Il nous faudra entièrement bouleverser le roman. Il faut que l’affaire de Roux soit méconnaissable, si nous voulons vaincre la censure. Mon idée reste celle-ci. Un prologue dans lequel la naissance des deux enfants est expliquée ; suivre des routes différentes, — la route du vice et la route de la vertu ; au dénoûment tout s’explique, la vertu est recompensée et le vice puni. Il y a de belles scènes à trouver.
N'importe. Fais ton plan. Ce sera notre base de travail.
Pas de prêtre dans le drame, si ce n’est pour dire un grand bien de l’église.
Tourne encore.
À la Bibliothèque on ne prête les journaux que vingt et un ans après leur apparition. Arnaud me tourmente toujours pour que je lui envoie son acte. Comment faire? Tâche donc d’avoir une idée pour me sortir d’embarras.
Après tout, Arnaud nous rend des services, et je ne voudrais pas faire preuve de mauvaise volonté.
A HENRI HOUSSAYE
Paris, 6 juin,1867.
CHER MONSIEUR
J'ai l’honneur de vous faire remettre une brochure que je viens de publier. C’est là un enfant de La Revue du XIXe siècle, une étude qui a déjà reçu chez vous une bienveillante hospitalité, et que je vous prie de bien accueillir une seconde fois. Je serais heureux, si vous pouviez lui consacrer quelques lignes.
J'attends les épreuves d’Un Mariage d’amour. J’espère que ce roman passera décidément en juillet, selon vos promesses. Voici deux mois que le manuscrit est à l’imprimerie. Soyez assez bon pour ne pas attendre le
dernier moment et pour m’envoyer le plus tôt possible les épreuves qui doivent être prêtes. J'aurai ainsi le temps de les corriger à l’aise.
Je ne reçois plus ni L’Artiste ni La Revue. Ayez l’obligeance de me faire adresser ces publications à ma nouvelle adresse.
Mille fois merci à l’avance.
Votre tout dévoué et tout sympathique.
A MARIUS ROUX
8 juin 1867.
Mon cer Roux,
J’ai eu une atroce insomnie, la nuit dernière, et, ne pouvant dormir, j’ai travaillé à notre drame. Je crois avoir trouvé des scènes très saisissantes, toute une intrigue corsée et poignante. Ne fais rien, ne bâtis rien, avant d’avoir reçu les notes que je rédige. Je t’enverrai ces notes sans doute demain. Tu travailleras sur la donnée
que je vais te fournir, et, mardi soir, nous pourrons arrêter le plan.
À demain.
Tout à toi.
A HENRI HOUSSAYE
9 juin 1867.
CHER MonSsIEUR,
J'ai vu hier Edouard Manet et lui ai fait connaître le désir que M. Arsène Houssaye aurait de publier une de ses eaux-fortes dans L’Artiste. Edouard Manet a paru très sensible à cette démarche et m’a prié de remercier tout particulièrement votre père en son nom.
Il ne vous donnera pas l’eau-forte d’Olympia qui, — entre nous — est manquée. Je lui ai conseillé de vous remettre une autre eau-forte que vous ne connaissez
sans doute pas, une reproduction de son tableau : Lola de Valence. C’est un véritable chef-d’œuvre de souplesse et d’énergie. Vous la verrez.
Edouard Manet vous enverra au plus tard demain l’autorisation et les indications nécessaires.
Maintenant, j’ai à vous remercier de votre promesse de publicité. Ma reconnaissance est acquise depuis longtemps à Georges Verner, et ma dette s’accroit chaque jour.
J'attends les épreuves d’Un Mariage d’amour, dont je changerai sans doute le titre. J’insiste encore et vous me pardonnerez : ne m’envoyez pas ces épreuves au dernier moment.
Votre tout dévoué et tout sympathique.
P. S. — Il est inutile de m’envoyer les deux derniers Y
numéros de La Revue. J'ai fini par les recevoir. Mais
je n’ai pas reçu les deux derniers numéros de L’Artiste.
A MARIUS ROUX
16 juillet 1867.
Mon cHER COLLABORATEUR,
Voici le dernier tableau.
J'ai arrangé plusieurs choses pour donner quelque vraisemblance à nos gros mensonges.
Aïnsi Granier et Lussac ne peuvent ignorer que Mathéus est caissier chez Bernard (Granier y a vu Mathéus au deuxième acte).
Ah! mon pauvre ami, quel ours!
Fais copier tout ça au plus vite, et nous déchaînons la bête.
Je t’écrirai pour t’inviter à souper un de ces soirs, en célébration de notre heureux accouchement.
À toi.
AU MÊME
Paris, 23 juillet 1867.
Mon cHEr Roux,
J’ai passé la journée d’hier dimanche à relire notre drame. Le copiste n’a fait qu’une boulette grave ; il a dû passer une page du manuscrit dans le prologue. Dans la grande scène entre Aurany et Mathéus, il y a un trou : après l’aparté de Lussac : ‘* Ces hommes m’épouvantent, ils ont le génie du mal... ”’, se trouvent brusquement, dans la copie, ces mots de Mathéus : ‘‘ Voici mon petit moyen... ??
Examine le manuscrit et rends-toi compte de l’erreur. Je le répète, ce doit être une page entière qui a été passée. J'espère que cette page n’a pas été égarée. En tous cas, apporte le manuscrit demain soir, et nous verrons.
Les autres erreurs sont insignifiantes. Ton copiste est un homme intelligent.
J’ai dû faire quelques petits changements, et, surtout, mettre un grand nombre d’indications scéniques. Il faut que nous parcourions le tout ensemble, rapidement. Je ne comprends pas du tout le décor de la Canebière. Viens de bonne heure. Il faut en finir.
En somme, le drame se tient, et je compte sur un succès, si les circonstances nous aident.
À demain soir. N’oublie pas le manuscrit.
Ton dévoué.
AU MÊME
Paris, 14 aout 1867.
Mon cHEer Roux,
Puisque le sieur Bellevaut ‘ prend l'attitude d’un croquemitaine, je te prie de faire, à l’occasion, la grosse voix, pour lui montrer que nous ne sommes pas des
(1) M. Bellevaut, directeur du théâtre le Gymnase de Marseille.
petits enfants et qu’on ne nous avale pas d’une bouchée. Sois ferme et digne.
Nous devons forcément accepter le renvoi en octobre. Mais il ne faut pas pour cela laisser dormir les choses. Fais comprendre à la bête féroce que tu n’as qu’un mois à rester là-bas et que iu ne veux pas partir avant d’avoir tout réglé. Là est le grand point. Bellevaut te dira sans doute qu’il a le temps, que rien ne presse. [nsiste, force-le à arrêter tout de suite avec toi le drame tel qu’il doit être joué. Fais les quelques corrections dont nous sommes convenus, puis retourne auprès du directeur et oblige-le à revoir la pièce avec toi, à faire les changements nécessaires, en un mot à donner aumanuscritsa forme définitive. Cela est de la dernière importance. Ne fais copier la pièce que lorsque toutes les modications auront été faites. Et, pour arriver à ce résultat, donne pour unique et bonne raison ton court séjour à Marseille. Lorsque le manuscrit sera müûri à point, remets-le à des copistes, qu’Arnaud te trouvera, — et occupe-toi ensuite de la censure. Tu le comprends, lorsque tu reviendras ici, il faut que Bellevaut n’ait plus qu’à monter et à jouer la pièce, afin que nous n’ayons pas des embarras avec lui, à deux cents lieues de distance. Ta conduite est donc toute tracée : avant tout, arrêtez le manuscrit, puis le faire copier, puis obtenir le permis de la censure. Si tout cela marche convenablement, tu exigeras un commencement d’étude avant ton départ, afin de pouvoir assister à une ou deux répétitions. Ce serait uniquement pour voir la chose à la scène. Ensuite, les artistes mettront tout l'intervalle qu'ils voudront entre les premières et les dernières répétitions. Je tiens énormément à ce que tu puisses te rendre compte de la mise en scène.
Je ne saurais trop te le répéter, l’important est d’en finir avec les remaniements que demande Bellevaut. Lorsque la pièce sera décidément arrêtée, nous pourrons attendre en paix. Jusque-là nous sommes dans le vague.
Bellevaut trouve la pièce trop longue. Elle n’est certes pas plus longue que les longs mélodrames qui sont au répertoire. Enfin, coupe, s’il est nécessaire, quelques scènes épisodiques. Le malheur est que toutes les scènes me paraissent utiles. Il est bien entendu que nous conser-
vons l’attitude de nos héros. Il ne faut pas permettre qu’on touche à Daniel : il est l’originalité, la vie de la pièce. D'ailleurs, tu verras. Tant que les coupures ne seront pas faites dans le vif du drame, tu peux couper sans me prévenir ; autrement, avertis-moi. Je ne veux pas du tout me laisser manger par M. Bellevaut, et, en somme, puisqu'il veut faire le méchant. Défends-toi hardiment, au risque de tout casser. J’avoue que je suis très en colère contre le grossier personnage dont tu me traces un si vilain portrait.
Conserve intact notre manuscrit primitif. Il nous fera besoin pour le volume et pour les autres théâtres où nous n’aurons pas affaire à un ogre.
Tiens-moi au courant. Je ne serai tranquille que lorsque Bellevaut aura accepté le manuscrit. Auronsnous une actrice suflisante pour le rôle de Clairon? Va donc un peu au théâtre.
Arnaud te donnera un bon coup de main. Dis-lui ce que nous avons décidé pour la publicité. Avant ton départ, parle-lui de la publication du drame dans Le Messager, et vois ce qu'il en dit. Lui seul peut et doit nous imprimer notre ours.
Ecris-moi dès que tu auras revu Bellevaut et que vous aurez décidé la nature et le nombre des changements. Hâte-toi, car tu as peu de temps, et il peut se présenter des obstacles. Il faut que tu ne laisses aucun empêchement derrière toi.
Mon pauvre ami, voilà bien de la besogne, et je ne puis collaborer à tes soucis. Tu seras deux fois le père de notre drame.
Ma mère et ma femme te présentent leurs amitiés.
Une bonne poignée de main.
Mes compliments empressés à ta famille. Va donc voir Paul, à Aïx, et dis-lui de m'écrire ; je suis sans nouvelles de lui depuis un mois.
Tu comprends pourquoi il est préférable d’arrêter les corrections avec Bellevaut, et de faire ces corrections, avant de confier le manuscrit aux copistes. D’abord, il est inutile de faire copier ce que l’on doit retrancher. Ensuite, il est peu prudent de nous mettre sur le dos les
frais de deux nouvelles copies, sans avoir un oui formel de Bellevaut. Et tu n’auras ce oui formel que lorsque la forme de la pièce sera définitivement arrêtée. — Je t’engage à faire valoir ces raisons auprès de Bellevaut pour le décider à revoir sur-le-champ la pièce avec toi ; dis-lui, — et donne les raisons, — que tu ne peux faire copier la pièce sans que le manuscrit soit tel qu’il doit être.
D'ailleurs, la bonne volonté de Bellevaut ne nous est encore nullement prouvée. Il faut nous défier des enthousiasmes d’Arnaud, qui voit toujours tout en rose. Il m’a écrit que Bellevaut était charmé du drame, et on t’a assuré que Bellevaut serait ravi de nous jouer. Tout cela est bel et bon. Maïs je te prie de savoir par toi-même si le ravissement de Bellevaut est vraiment tel que le voit Arnaud. D’après la réception que l’ogre t’a faite, je ne vois pas tout couleur de rose. Avant de faire les frais de copie, il me semble nécessaire de savoir nettement à quoi nous en tenir. Et, je le répète pour la dixième fois peut-être, nous ne saurons à quoi nous en tenir que, lorsque les corrections faites, Bellevaut te dira : ‘t Maintenant tout va parfaitement, et je jouerai le drame tel qu’il est là, lorsque j’aurai trois copies et que la censure aura prononcé ”.
AU MÊME Paris, 25 août 1867.
Mon cher ami, j’ai reçu ta lettrequi est excellente. Tout va pour le mieux. Mille fois merci pour tes peines. Tu as parfaitement fait d’effacer quelques phrases dans le prologue, et d’atténuer le rôle de Clairon. J’approuve aussi, — puisqu'il le faut, — l’explication des toilettes de Clairon, achetées à l’aide de ses économies. Seulement je crains que la situation de notre héroïne ne soit guère comprise aux Aygalades et chez Sauvaire. Lorsque ce dernier était son amant, heureuse ou non, elle allait au bras de cet homme, et sa présence était toute natu-
el e. Maintenant, son désir de suivre Daniel peut expliquer
sa venue, mais sa conduite n’en reste pas moins très étrange, et on ne comprend plus son attitude devant le maître portefaix. Il y a là une nuance que tu dois saisir. Je te dis ces choses, non pas pour désapprouver tes changements, que je crois comme toi nécessaires, mais pour te prier de glisser çà et là quelques mots qui éclaircissent la situation. Aïnsi, je vois du premier coup d’œil quelques petits détails : il est nécessaire de dire que Clairon a accepté le bras de Sauvaire pour aller aux Aygalades et qu’elle accepte ses hommages, quitte à ne jamais l’en récompenser ; si elle n’a pas ouvertement Sauvaire pour chaperon, elle se promène dans la fête comme une âme en peine, et l’effet comique, ‘‘ Ah! mon Dieu! ”” est amoindri. De même, pour sa présence chez le maître portefaix. Remarque que si nous n’établissons pas un lien quelconque entre elle et Sauvaire, la raison de leur présence vis-à-vis l’un de l’autre n’apparaît pas. Il faudrait absolument que leur position respective fût nettement indiquée dans une scène placée dès le commencement du tableau des Aygalades. Il est d’autant plus facile de poser cette situation, que cette situation n’est plus scabreuse du tout. Si nous ne la posons pas carrément, le public ne comprendra peut-être pas, et verra en Clairon ce que nous avions fait d’elle d’abord, une prostituée. D'ailleurs, tu dois avoir les mêmes craintes que moi, et je suis certain que tu t’es attaché à donner au rôle difficile de notre héroïne le plus de vraisemblance possible. Ne crains pas d’être clair surtout. La scène du collier est bonne, elle sert à faire croire aux invités de Sauvaire que Clairon a succombé. C’est là sans doute ta pensée. Et j’applaudis.
Je ne te parle pas des autres rôles puisque tu n’y fais aucun changement.
Ton sous-titre, maintenant. Je t’avoue que je n’aime pas du tout ‘* ou l’Enfant de la Louve *”, d’autant plus que Clairon, troisième édition, n’est plus une louve, et qu’ainsi ce sous-titre va contre le véritable sens de la pièce. D'ailleurs, d’après ce que tu me dis, j’ai grand’peur que le roman ne nuise au drame, et je voudrais comme toi tâcher de nous sortir de ce mauvais pas. Il faut être carré. Je propose simplement de changer notre titre et
d’appeler la pièce : Les Drames de Marseille. Vois si Bellevaut accepie cela. Mais pas de sous-titre, s’il est possible. Je les déteste. D'autre part, si tu crois réellement qu'il y a un parti quelconque contre moi, nous pourrions faire annoncer habilement dans une feuille marseillaise que le drame ne ressemble pas du tout au roman. Tout cela est grave, je le sais, et peut-être ferions-nous mieux de laisser aller les choses. Attendons, si tu veux, ton retour ici, pour décider cette grosse question. La première représentation est seule à craindre ; on saura ensuite à quoi s’en tenir.
Tu as fait faire, me dis-tu, une copie de la pièce. Tu ne me dis pas combien cela t’a coûté. Je ne pense pas que tu aies besoin d’argent à Marseille. En tous cas, écrismoi, si tu veux que je t’adresse ma part des frais.
Donc, tu n’as plus qu’à revoir Bellevaut et à t’occuper de la censure. Tâche de mener rondement tes rapports avec les gardiens de la morale publique. Il faut que nous ayons l’autorisation avant ton retour. Quant à Bellevaut, puisqu'il est charmant, tout ira bien. Continue à lui prouver que le drame n’est pas trop long, et ne lui accorde, autant que possible, aucune coupure.
Autre chose. Tu me dis que nous passerons avant Hernani. Cela est bien vague. J'ai le projet, — peu arrêté, il est vrai, — d’aller à Marseille pour la première. Je désirerais savoir si nous serons joués au commencement ou à la fin d’octobre. À huit jours près, tu peux m'envoyer ce renseignement. — Le malheur est que si je ne suis pas là, nous n’aurons aucune garantie pour le respect de notre prose. J’ai peur qu’on n’abîme singulièrement notre manuscrit. Avant de t’éloigner, tu feras bien de t’occuper des représentations, comme si je ne devais pas aller à Marseille. Laisse là-bas un représentant. Tâche de composer une salle. Règle la question des billets, le service à faire à la presse. En un mot, agis comme si tu étais à la veille de la première. — Il est une autre question grave. Îl faut que la pièce soit imprimée pour pouvoir être lancée dans les autres théâtres. Vois si Arnaud est disposé à nous prêter son journal ou simplement à imprimer la pièce en volume. Îl est entendu que, dans ces questions, tu as plein pouvoir pour traiter.
Je vais lancer la réclame au Figaro. Si elle passe, je t’enverrai le numéro qui la contiendra, et tu pourras faire une tournée dans les journaux de Marseille. Vois surtout Emile Barlatier ‘, en mon nom.
Tu me dis que le roman ‘‘ a produit une fâcheuse impression ?’. Cela est vague. Tâche donc d’avoir des détails, pour me les donner à ton retour. Je désirerais connaître nettement la position. On affirme que tout le peuple est avec moi (c’est un jeune Provençal dont je viens de recevoir la visite, qui m’a dit cela). On me dit en outre qu’Arnaud seul est mis en cause et qu’on me place à part. Est-ce pour me faire plaisir qu’on me conte ces choses? Je ne sais. Tu seras assez mon ami pour me dire la vérité. Vois ce que c’est que ‘‘ la fâcheuse impression ?”, et vois-le de près. Je n’ai pas besoin de t’en dire davantage. Tu sauras m’avouer où j’en suis dans l’amitié des Provençaux. — Surtout ne parle pas de cabale, même à tes plus intimes amis. Ce serait le moyen d’y faire songer quelque malintentionné. Il suffit de parler de cabale pour qu’il en naïsse une sur-le-champ. Parle au contraire du grand succès probable et répands le bruit que le drame ne ressemble pas au roman. D'ailleurs, s’il y a mauvaise foi avec nous, je suis disposé à faire un tapage de tous les diables.
Ecris-moi quand tu auras revu Bellevaut, quand tu auras une réponse de la censure, en un mot quand tu auras des nouvelles quelconques.
Mes compliments sincères à ta famille. Tu as les amitiés des miens, et une bonne poignée de main de moi.
AU MÊME
Paris, 4 septembre 1867.
Mon cer Roux,
Je ne suis pas affamé de nouvelles, mais j’aurais désiré pourtant que tu répondisses sur-le-champ à la question
(1) Directeur du Sémaphore de Marseille.
que je te posais relativement à l’époque exacte où seraït joué notre drame. Cela est d’une grande importance pour moi. Je n’ai pas abandonné mon idée de voyage, et, si la pièce ne passe pas plus tard que le 15 octobre, j'irai sans doute à Marseille, je partirai vers la fin de septembre. Dans ce cas, il faut que je fasse mes préparatifs, il faut surtout que je prévienne Paul, qui reviendrait surle-champ à Paris, si j’abandonnais mon projet, ou qui m’attendrait, si je lui donnais suite. Tu vois donc que j'ai un vif intérêt à savoir si Les Mystères peuvent être joués vers le 15 octobre. Je te prie de voir M. Bellevaut et de lui dire que nous tenons particulièrement à ce qu’il ne rejette pas plus loin la représentation. On annonce Hernani, on annonce La Grande Duchesse ; jusqu’où cela ira-t-il? bon Dieu! Je vois mon voyage tombé dans l’eau, car je n’irai certainement pas là-bas, si je ne dois y trouver aucun ami, et je ne puis pousser l’égoisme jusqu’à retenir Paul à Aix indéfiniment. Avant de quitter Marseille, tâche donc d’obtenir une daie fixe, la plus rapprochée possible, afin que je puisse savoir à quoi m’en tenir.
Je ne te parle pas de la censure, ni des corrections, ni de rien. Tu me parleras de tout cela à ton retour. Tâche de ne rien laisser en suspens derrière toi. N’oublie pas de t’inquiéter de l’impression de la pièce, soit dans Le Messager, soit en volume. — Si tu n'as que le temps de m'écrire un mot pour me donner la date que je te demande, ne me parle pas du reste, puisque nous devons nous voir la semaine prochaine.
Autre chose : j’ai reçu Le Sémaphore, le numéro que tu m’as envoyé, et je regrette qu’on ne s’y soit pas servi de la formule dont nous étions convenus : ‘* Nous lisons dans Le Figaro, etc. ”. Cela aurait fait, je crois, plus d’effet ; la note publiée a l’air trop local. “Il faut absolument que tu trouves un autre journal où l’on dise que la presse parisienne a annoncé notre drame. (Tu ignores peut-être que la plupart des journaux, Le Temps, L’Epoque, La Liberté, ont reproduit la note du Figaro). Tu comprends que les Marseillais ne doivent pas ignorer que Paris s’est ému à la nouvelle de notre tentative de décentralisation. Il serait bon de le faire dire et même
de le faire répéter quatre ou cinq fois. — Qu’as-tu fait au Mémorial et à La Gazette du Midi? Cette dernière m'est hostile.
Un mot de réponse, et à bientôt.
Mille compliments aux tiens. Tu as les compliments de ma femme et de ma mère.
Ton dévoué.
J’ai fini ce matin mon roman qui paraît dans L’ Artiste. Je respire et je me sens des envies de dormir jusqu’à ce soir.
AU MÊME
17 septembre 1867.
Mon cHEr Roux,
J’ai vu plusieurs éditeurs parisiens, et j’ai acquis la certitude qu’une pièce jouée en province ne peut être publiée qu’en province. À Paris, on ne croit pas à la décentralisation, — on m’a presque ri au nez. Donc, nous ne pouvons compter que sur Arnaud. J'attends une lettre de lui, et, en lui répondant, je le pousserai à imprimer notre drame au plus vite.
D'autre part, je suis allé chez Péragallo donner mon pouvoir. J’ai parlé des billets d’usage, et l’on n’a pas su ce que je voulais dire. L’agent de la Société a droit à quatre places, voilà tout. Donc ne forçons pas le sieur Péragallo à mettre le nez dans l’inconnu. Mais je suis d’avis que M. Peysse demande à M. Bellevaut ce qu'il a voulu dire par les billeis d’usage. Peut-être y a-t-il là quelque bénéfice zllicite que je ne suis pas d’avis de laisser échapper. Charge-toi d’approfondir cette question.
Sais-tu que l’agence nous prend 10 p. 100, ce qui joint aux 20 p. 100 promis à Bellevaut fait 30 p. 100. Nous sommes volés.
Dès que tu auras des nouvelles, communique-les-moi, demande la date probable de la première.
À toi.