A CHARLES COLIGNY
25 septembre 1867.
CHER MONSIEUR
__ Je suis désolé de ne m'être pas trouvé hier chez moi. Une conversation de dix minutes aurait suff pour expliquer le cas. Il y a, à coup sûr, un malentendu, et je suis étonné qu'il puisse y en avoir un après ce que je vous ai dit et ce que j ’ai écrit à M. Houssaye.
J'ai autorisé M. Houssaye à supprimer tout ce qui leffraierait, non seulement des phrases, mais des pages “entières, s’il le jugeait convenable. On ne peut pas, ce me semble, être plus coulant. Seulement, je l’ai prié de ne pas ajouter une seule ligne. J’ai l’entêtement, ridicule peut- -être, de ne pas vouloir introduire un mot de ‘prose étrangère dans mon œuvre.
Dans les é épreuves corrigées par M. Houssaye, qui m’ont été communiquées j'ai donc respecté toutes les suppressions, et je n’ai effacé que les deux ou trois phrases ajoutées, phrases inutiles à mon sens et qui ne donnaient pas pour deux liards de plus de moralité à l’ouvrage.
Je tiens à ce que ma position soit nettement indiquée, pour qu’on ne me rende pas responsable des éventualités que paraît craindre M. Houssaye. Je n’impose nullement tel ou tel passage, j’accepte à l’avance toutes les coupures, je consens à ce que l’on châtre mon roman de façon à lui ôter la virilité qu’il peut avoir et qui le rend, dites-vous, si dangereux. Seulement, je vous le répète, je désire qu’on conserve intactes les phrases qui seront jugéés innocentes, et qu’on n’introduise pas parmi elles d’autres phrases, des inconnues que je refuse à l’avance: s1 fières, si nobles, si parées qu’elles soient.
D'ailleurs, le danger est passé. Il n’y avait que les ‘deux ou trois premiers chapitres de la troisième partie ‘qui pouvaient effaroucher la pudeur si méritoire du public. M. Houssaye peut se contenter de jeter un coup
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d’œii rapide sur la fin du roman et s’assurer que rien n’y blessera notre siècle chevaleresque et virginal.
Ayez l’obligeance de m'’adresser les épreuves au furet à mesure qu'il les aura vues, afin que je puisse les revoir et les corriger, — littérairement. Si quelques difficultés surgissaient, veuillez m’apporter vous-même les épreuves, et les difficultés seraient résolues en cinq minutes. Nous aurions marché beaucoup plus vite, sans aucun tiraillement, si M. Houssaye, au lieu de donner sans me consulter un bon à tirer, avait songé à m'appeler auprès de lui ou à vous envoyer à moi.
Je regrette vivement tous ces ennuis, et je vous prie de dire à M. Houssaye combien je suis désolé de ne pas avoir songé un peu plus à son public ordinaire en écrivant Un Mariage d’amour. J'espère que le littérateur hardi et délicat qui est en lui, me pardonnera mes audaces et qu’il ne verra dans mon attitude que l’attitude qu’il prendrait lui-même en pareille occasion. En un mot, j'espère que cette échauffourée ne m’aura pas privé de la précieuse sympathie qu’il ne cesse de me témoigner depuis mes débuts.
Vous verrez que je donnerai un de ces jours à L’Artiste quelques pages si édifiantes que, du coup, toutes ses lectrices entreront en religion.
Votre bien dévoué.
A MARIUS ROUX
Marseille, 4 octobre 1867.
Mon cHErR Roux,
J’ai vu Arnaud que ta lettre ne paraît pas avoir trop ému. D'ailleurs, je n’ai fait que lui serrer la main, me réservant de lui parler affaire, après le succès ou la chute. Ma position restera très fausse jusque-là. Demain soir, je serai fixé.
Je viens de voir M. Peysse. Voici en quelques lignes le résumé de notre conversation. Les artistes sont bien disposés, mais Bellevaut l’est très mal ; il élève en outre
une question d’intérêt que je réglerai demain avec lui. (M. Peysse me conduira à lui, à onze heures, et j’assisterai peut-être encore à une répétition). — Les coupures, paraît-il, se réduisent à des retranchements (nombreux) de phrases; pas une scène n’aurait été coupée; en somme, le mal est sans doute moindre que nous ne le pensions. — Peysse paraît compter sur un succès ordinaire. Il est évident que tous ces gens-là n’ont pas foi en notre génie, et ils ont bien raison.
Je n’ajoute rien. Tout ceci est pour te tenir en haleine, Demain je saurai à quoi m’en tenir, et dimanche matin je t’enverrai un télégramme.
Je n’ai pu voir ta famille aujourd’hui, et je doute d’avoir demain le temps nécessaire pour lui rendre visite. En tout cas, ce sera pour dimanche.
Si tu as besoin de m'écrire, adresse-moi ta lettre chez Arnaud. Quant à moi, je ne t’écrirai plus que pour te donner des détails, après la consommation du crime. Je m'occuperai de l’impression en volume, s’il y a lieu, soit chez Arnaud, soit ailleurs.
À bientôt, et pas de cauchemars. Ton dévoué.
AU MÊME
Télégramme du 6 octobre 1867. Paris, Marseille, 523, 1867, 51.
Monsieur Roux, 13, rue Neuve-Guillemin, Paris. Applaudissements durant les actes, applaudissements et sifflets toile baissée. Succès incertain.
AU MÊME
Marseille, 6 octobre 1867.
Mon cHErR Roux, Je comptais t’écrire longuement, mais le courage me manque. Quand je te verrai, je te raconterai la soirée
d’hier. Voici quelques brefs détails.
En somme, c’est un succès contesté, qui peut se tourner en chute complète, ce soir. Comme je te l’ai dit dans ma dépêche, le commencement de la pièce a bien marché. Les tableaux : Les Aygalades et Le Crime n’ont pas donné ce que nous en attendions, et dès lors la pièce a langui. Elle s’est un peu relevée vers la fin. Jusqu’au dernier moment, la salle n’avait ni sifflé, ni chuté, ni donné aucune marque d’improbation. Seulement, lorsque le rideau est tombé sur le : Il nous a maudits, de Clairon, des applaudissements trop vifs ont amené quelques coups de sifflet. Il y a eu lutte, et les applaudissements continuant, on a exigé les noms des auteurs. On nous a nommés. Nouvelle bataille de courte durée, les applaudissements l’ont emporté!
Ce soir dimanche, tout va se décider.
Il y a eu, à coup sûr, une petite cabale. Les sifflets sont partis des premières, aux places réservées. Peysse est certain de la chose, et Bellevaut croit que c’est la petite presse marseillaise qui s’est égayée. Drôle de façon de s’égayer. En somme, l’honneur est sauf, mais nous ne tenons pas un succès de ‘‘ bon aloi ?”, comme dit cet excellent homme des contributions indirectes.
Quant à la pièce en elle-même, elle m’a paru trop longue, véritablement ennuyeuse. On a commencé à huit heures et fini à une heure. Le public était las. Si nous avions assisté aux répétitions et fait les coupures nécessaires, tout aurait marché. C’est l’opinion de tous ceux qui ont causé avec moi. Je viens d’aller voir Bellevaut et d’essayer de faire des coupures pour ce soir. Il paraît que cela est impossible. Si la pièce ne tombe pas, les coupures seront faites pour la troisième représentation: Hier, on a fait 1.200 francs de recette.
L'interprétation est, selon moi, très insuflisante. Mme Méa est d’un faux à agacer les dents. Elle épuise tous ses sanglots dès la première scène. Sauvaire, Lussac, Daniel, surtout ce dernier, ont joué convenablement. Le reste m’a paru d’une faiblesse déplorable. C’est une trop grande machine pour une pareille scène ; il nous faudrait la scène de la Porte-Saint-Martin. Le décor du prologue est ridicule et les acteurs y étouffent..— Enfin, je te
parlerai longuement de tout cela vers la fin de la semaine, lorsque je serai à Paris.
J'ai vu tes parents hier, avant la représen ta t O) et jé ne sais si je pourrai les revoir. Je pars pour Aix demain matin, de bonne heure.
. Un dernier mot, la salle était très belle. IL - y avait le maire ! Nos amis ont peu donné. D'ailleurs, tu vas recevoir des lettres de condoléance que tu me communiqueras…
À bientôt, et pas trop de découragement.. ,
Je ne te parle pas de l’impression de la pièce. Il faut attendre le succès ou la chute de ce soir. La première
bataille est nulle.
AU MÊME
Marseille, 7 octobre 1867.
Mon cer Roux,
Deux mots à la hâte. La deuxième, hier, a beaucoup mieux marché. Rien que des applaudissements. La pièce n’a duré que quatre heures et demie, et a commencée à sept heures et demie. En somme, c’est un succès, à moins que la troisième, qui se joue demain, ne marche pas. J’assisterai jeudi à la quatrième.
Les acteurs n’ont plus eu de manque de mémoire et ont réussi toutes leurs entrées. Encore quelques coupures, et tout ira bien. À la première, nous avons eu une légère cabale d’écrivassiers marseillais. Je viens d’apprendre cela. D'ailleurs, je te conterai tout de vive voix.
Jé vais parler à Arnaud de l’impression.
Ton dévoué.
AU MÊME
Marseille, 10 octobre 1867.
Mon cHER Roux.
J'arrive d'Aix. Je ne sais comment a marché la troisième. Peu de monde, je crois, mais pas de sifflets.
Je pars demain pour Paris, où j’arriverai samedi dans la nuit. Je t’attends dimanche soir pour manger la côtelette de l’amitié et te conter les heurs et malheurs de notre œuvre. |
Je verrai demain matin Bellevaut, Arnaud, et tutti quantr.. Je terminerai nos affaires, qui commencent un peu à me peser.
Donc à dimanche. Viens vers les deux heures, si tu as le temps.
Ton dévoué.
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