‹ CorrespondanceChapitre 29 sur 43 · A EDOUARD MANET · texte numérisé non relu

A EDOUARD MANET

Paris, 7 avril 1868.

Mon cHER MANET.

Je suis désolé. Je suis obligé d’en arriver à ce que j'aurais voulu éviter entre nous : à vous demander un service d’argent.

J'avais compté pour le 15 avril sur la réimpression de Thérèse Raquin et sur le travail pour la Revue Moderne. Thérèse Raquin ne sera réimprimée que vers la fin de ce mois et la Revue Moderne ne fera passer mon travail qu’en mai. Pouvez-vous m’avancer six cents francs que représentent environ cette réimpression et ce travail? Je vous rembourserai immédiatement sur les droits d’auteur, et je ne pense pas, en admettant les plus longs retards, que je vous fasse attendre plus loin que le 15 juin.

Je suis vraiment à bout pour m’adresser à vous. J’aurais voulu pouvoir vous serrer la main sans que jamais une question d’argent se mît entre nous. Il y a des nécessités tristes dans la vie. Ce qui me console un peu, c’est l’engagement formel que je puis prendre de m’acquitter de ma dette à une époque fixe. En somme, je vous le répète, je vous prie simplement de m’avancer ce que Lacroix et Kératry doivent me verser prochainement. Lacroix est parti brusquement pour Bruxelles sans m'avertir,en me faisant dire qu’il réimprimerait Thérèse

à son rétour, dans uné quinzaine. Quant à Kératry, je n’ai pas osé lui demander une ARC: j'ai préféré encore m'adresser à vous.

Dans le cas où vous pourriez me rendre le service. que je vous demande, veuillez donc me rassurer demain matin en m'écrivant un petit mot. Dans ce cas, je prendrai la somme jeudi soir chez vous, à moins qe ne vous faille quelque temps pour la réaliser.

Pardonnez-moi et croyez-moi votre bien dévoué.

A MARIUS ROUX

Paris, 17 avril 1868.

Mon cHEr Roux,

Vingt lignes en courant.

Je viens de déménager, et je suis encore dans les ennuis d’un bouleversement général. De là mon silence Jus à ce jour.

Pas de nouvelles en'somme. J’ai vu Duret hier chez Manet. L'affaire marche mal. Pelletan m'a l’air d’être aussi incapable que Mille comme homme d’affaires. On ne sait plus quand La Tribune paraîtra, ni même si elle paraîtra. — Belot n’a pas encore lu notre drame. Il fait un roman pour gagner quelques sous, et je n’irai chez liu que dans cinq ou six jours. Rien de définitif de ce côté. — J’ai gardé le meilleur pour la fin. Il vient de se fonder un journal à deux sous, L’Evénement illustré, sous la direction d’Adrien Marx!!! On m’a offert le Salon dans cette feuille. ce que j'ai accepté faute de mieux. Dès ton retour, je te présenterai à Marx, et j’espère que tu placeras lui chez tes renseignements quotidiens sur Paris. Que cette espérance ne hâte pas ton retour. Je t’annonce simplement Le comme une chose qui peut devenir bonne.

! D'ailleurs, tu reviendras sans doute bientôt. Tu me trouveras en train de corriger les é épreuves de la deuxième édition de Thérèse Raquin. Je vais aussi me mettre sérieusement à mon travail pour Kératry. La besogne a l’air de vouloir venir. Elle sera la bienvenue. Je chôme depuis ässez longtemps, grâce au monument de Verlé. |

Et toi, que fais-tu? Un bout de lettre, si tu as quelque chose d’intéressant à m’apprendre. Tu connais ma nouvelle adresse : 23, rue Truffaut, Batignolles. <HBt puis, c’est tout. J'aime mieux causer SRE

avec toi, quand tu reviendras.

J’ai une commission à te donner. Rapporte-moi le deuxième volume du Congrès scientifique que tu prendras en mon nom chez Aubin. Une lettre m’a invité à le . faire réclamer à cette librairie.

Voilà. Tu as le bonjour de ma mère, de ma femme. Présente mes compliments à tes parents, et va dire à Mme Méa que je la porte dans mon cœur.

Une bonne poignée de main de ton dévoué.

À THÉODORE DURET

Paris, 20 mai 1868.

Mon CHER DURET :

J'ai oublié, dans ma dernière entrevue, de vous recommander de nouveau le garçon dont je vous ai parlé, comme garçon de bureau. Il pourrait faire la recette, épousseter les meubles, s’occuper de n'importe quoi,

(1) Théodore Duret, né le 19 janvier 1838, mort à Paris en 1927. Quoique de famille légitimiste, Duret avait été candidat libéral -en 1863 contre l’Empire. Républicain militant, il collabora à la plupart des feuilles d’opposition. Il avait été avec Pelletan et Hérold l’un des fondateurs de La Tribune.

Théodore Duret devait laisser une œuvre importante d’historien. Il faut citer son Histoire de France de 1870. à 1873 et son étude sur Les Napoléon. Mais c’est surtout comme critique d’art que Duret fait autorité. Ses études sur Courbet, Manet et Whistler sont restées -Célèbres. Fe

Duret demeura toujours fidèle à Zola dans ses heures de gloire -comme dans l’adversité. Après la mort du grand écrivain, il devint

-n. quelque sorte le conseiller artistique d’Alexandrine Zola. Il décida beaucoup du choix de Constantin Meunier à qui fut confiée l'exécution du monument à la gloire du Maître qui s’élève à Paris. Théodore Duret fut, tour à tour, président et DS d honneur de la Société des Amis de Zola.

pourvu qu’il ne s’agisse pas de tenir des écritures trop compliquées. Il n’a reçu qu’une demi-éducation qui ne lui permet pas d’être commis.

Vous me rendriez un véritable service en le prenant avec vous. Il y a deux ans que je lui promets de le placer. Soit négligence de ma part, soit mauvaise chance, je ne lui ai encore rien trouvé. Voulez-vous que je vous le conduise un de ces jours?

La question des appointements a-t-elle été vidée? C’est là une question assez grave pour moi ; je regrette beaucoup le journal quotidien, qui m’aurait permis de vivre tranquille dans une famille honorable en suffisant à mes besoins.

J'ai assez des trafics plus ou moins dignes de la petite presse. On s’y amoindrit et on s’y tue.

Je ne sais quand je pourrai aller vous voir aux bureaux de La Tribune. Je suis un peu souffrant et je travaille l’après-midi. D'ailleurs, il est inutile que j’aille me mettre dans vos jambes en ce moment. Veuillez donc avoir l’obligeance de me tenir au courant par lettres, comme vous avez eu la bonté de le faire jusqu'ici. Avertissez-moi quand je pourrai m’entendre définitivement avec M. Pelletan sur certains détails d’exécution, tels que la longueur de mes articles et les jours où je dois envoyer ma copie. Je préfère ne pas embarrasser le plancher tant qu’on n’aura pas besoin de moi. Pourvu que je sois averti deux ou trois jours à l’avance de l'apparition du journal, cela suffira.

Avez-vous vu les tableaux de Camille Pissarro ; et êtes-vous de mon avis ?

Votre bien dévoué.

S’il est nécessaire, quand on parlera des appointements,.. veuillez faire valoir que je dois donner un article dans chaque numéro. Puisqu’on n’a engagé que moi comme littérateur, je me trouve donc à la tête de la partie littéraire du journal, et j’espère que l’on me donnera ce que l’on compte donner à un rédacteur politique qui fournirait la même quantité de besogne que moi. Remarquez encore que si le journal avait été quotidien, mon travail n’aurait presque pas augmenté. Vous me le disiez.

vous-même : la rédaction d’un journal hebdomadaire coûte presque aussi cher que celle d’une feuille quotidienne.

Tout ceci entre nous. Je suis certain que vous veillerez à mes intérêts. N'oubliez pas une chose : le désintéressement n’est de mise que lorsque tout le monde est désintéressé ; dans le cas contraire, il prend le nom de duperie.

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