À PHILIPPE SOLARI
Paris, 8 juin 1868.
Mon CHER PHILIPPE :,
Valabrègue, que j’ai vu hier soir, m’a remis les deux petits médaillons que tu lui avais confiés. Je suis très sensible à ce bon souvenir, et tu ne peux croire combien cette marque d’amitié m’a touché.
Depuis longtemps je veux aller te voir, mais je suis tellement occupé, que je ne trouve pas un moment. J’ai maintenant un jardin, quelques mètres de terrain, et tu peux me rendre visite un de ces dimanches avec ta femme, tu me feras grand plaisir.
J’ai presque fini mon Salon. Je n’ai plus qu’à faire un article sur la sculpture, où il sera surtout question de toi. Je te félicite ici avant de te féliciter en public. J'ai trouvé ton nègre * très remarquable. — Je t’adresserai le numéro de L’Evénement où il sera question de ton œuvre.
Tu as les compliments de tous les miens.
Mes amitiés à ta femme et une bonne poignée de main pour toi.
(1) Philippe Solari, statuaire, un des plus anciens amis de Zola avec Marius Roux. Il est l’auteur d’un buste célèbre d'Emile Zola dont des répliques figurent sur la sépulture de la famille Zola au cimetière Montmartre et sur une place d’Aix-en-Provence. Philippe Solari, mort à Aix en 1906, est le père de l’écrivain Emile Solari, filleul du Maître.
. (2) Il s’agit d’un ‘‘esclave nègre poursuivi par des chiens ””, sculpture de grande dimension, détruite depuis par l’artiste, faute de ‘place.
À THÉODORE DURET
me | Paris, 19 Juin 1868.
Mon cHER DURET,
Il faut que je vous rende compte de ma conversation avec M. Lavertujon. En somme, il paraît très bien disposé, mais il n’a pu me donner aucune certitude. Voici un résumé de ses paroles. Il ne pense pas que je puisse faire un article toutes les semaines, parce qu’on a pris des engagements avec trop de mondé ; d’ailleurs, il en causera avec ces messieurs et m’écrira mardi si jé dois continuer à envoyer hebdomadairement une causerie ; il semble ne pas vouloir prendre une décision lui-même, mais désirer au fond que ma collaboration soit très active.
J’ai plaidé ma cause, en m’appuyant sur une promesse de M. Pelletan et surtout en faisant observer qu’une “+ Causerie ”? était une chronique qui devait absolument se trouver dans chaque numéro. Mais la meilleure raison que j’ai donnée et qui a paru frapper beaucoup M. Lavertujon, a été que j'avais grand besoin de travailler, ayant ma mère à ma charge et étant obligé d’enlever l’avenir à la pointe de ma plume. J’ai ajouté que j'étais las de la petite presse, que je souhaitais ardemment me réfugier dans un journal honnête et sérieux où je pourrais développer tous mes moyens. ‘ Si La Tribune, ai-je dit, m'offrait cinq cents francs par mois, non seulement pour ma chronique littéraire, mais pour toutes sortes de travaux, je me dévouerais complètement au journal, je n’écrirais dans aucune autre feuille, et je garderais une éternelle reconnaissance pour les hommes qui me mettraient ainsi le pied dans l’étrier ?
Vous voyez le fond de mon Ambition, mon cher Duret ; je n’espère pas réussir, mais pour obtenir un œuf, il faut demander un bœuf. D° ailleurs, mes vœux n’ont rien d’extravagant. Je consentirais à faire n importe quoi pour trouver un port dans La Tribune, même à rédiger les faits divers, à me rendre utile d’une façon ou d’une autre. Il vous faudra peut-être des hommes pour relire
les épreuves, pour redresser les. phrases boiteuses, etc. Je consentirais parfaitement à être un de ces hommes, si ce travail, joint au rapport de mes articles, me constituait la rente qu'il faut pour vivre.
Causons pratiquement, n'est-ce pas? Le moins que je puisse obtenir, c’est deux causeries par mois. Ce serait déjà un pas si j’en obtenais quatre. Puis, s’il était possible de me confier des travaux quelconques et de m’atta- Cher entièrement à La Tribune, je serais l’homme le plus
heureux de la terre.
Voyez ce que vous pouvez encore faire pour moi en ces circonstances . Je crois que je suis sympathique à ces messieurs, et qu’on pourrait obtenir quelque chose d’eux en leur expliquant ma position. Tout ce que vous ferez sera bien fait. Ma dette de reconnaissance à votre égard devient telle que je ne sais comment je m’acquitterai jamais.
J'ai vu MM. Glais-Bizoin et Hérold qui ont été charmants pour moi, le dernier surtout. J’espère que mon second article me les attachera tout à fait et qu’il sera peut-être temps, alors, de leur dire : ‘‘ Voilà un garçon dont vous pouvez faire un des vôtres, ne le laissez pas se perdre dans les petits journaux ?”. Si l’occasion se présente, pourrez-vous leur dire cela ?
M. Lavertujon a paru très satisfait de mon second article. ‘* Je n’en retrancherais pas une virgule, m'’at-il dit, mais M. Duret aura peur peut-être ”’. Ah ça! pas de bêtises, n’est-ce pas? Ne coupez rien, je vous prie. Je ne tiens pas à un article, mais je tiens à frapper un coup pour m'’asseoir carrément ensuite dans la maison.
Mille fois merci encore.
Votre bien reconnaissant et bien dévoué.
Je suis si pressé que je ne relis pas.
AU MÊME
Paris, 19 juillet 1868.
Mon cHER DURET, |
J'ai parfaitement compris la raison de vos coupures. On ne doit cependant que la vérité aux morts.
Je ne sais toujours pas ce que je gagne à La Tribune, et je désire vivement le savoir pour régler mon budget. M. Pelletan, que j’ai entrevu hier, m’a prié de faire mes articles plus courts, — prière que j’ai trouvée juste et raisonnable, — et je crois qu’il m’a fait entendre que je serais payé au mois. Je n’ai pas voulu lui demander une explication plus claire. Je préférerais toucher des appointements mensuels, cela me semblerait plus logique et plus certain. Seulement j’ai peur qu’on ne déprécie beaucoup ma copie, — ceci entre nous. Enfin je m’en remets a la bonne volonté de ces messieurs, et je vous prie de nouveau de me faire connaître leur décision dès qu'ils en auront pris une. La justice serait de me payer les articles que j’ai faits jusqu'ici à cinq sous la ligne, ainsi que cela avait été décidé, et de partir du mois présent pour me payer à l’année.
Il est bien entendu que tout cela est confidentiel. Je cause avec vous en ami. Mes souhaits ne sont pas des prétentions. J’accepte d’avance ce qu’on m'offrira.
Je voudrais bien causer avec vous. Puisque je ne puis vous rencontrer à La Tribune, je me permettrai de me présenter chez vous un de ces matins. Si je vous dérange, vous me mettrez à la porte.
Votre dévoué.
A MARIUS ROUX
Mon cer Roux,
Voici la requête. Je le crois excellente.
J’ai peu de choses à te dire. Remets la lettre et plaide la cause, s’il y a lieu. Il serait bon que le maire lût l’épître
devant toi. Dis-lui bien que je n’ai pu indiquer le genre de récompense, mais que j’estime qu’il serait convenable de donner le nom de mon père à une rue. Cherche même avec lui la rue qu’on pourrait choisir. Tout cela, bien entendu, est livré aux hasards de la conversation.
J'écris à Arnaud pour le mettre en campagne. Il faudrait qu’on vît le plus de conseillers municipaux possible *. Enfin, fais ce que tu pourras. Tu as bien peu de temps à toi, et je te donne là une commission un peu lourde. Tu me pardonneras.
Rien de nouveau ici. Je ne mets pas le nez dehors, d’ailleurs. Je travaille et suis à peu près à la moitié de mon roman, — qui doit continuer à ennuyer le public. Moi, j’en suis très satisfait, ce qui est le principal.
Bavarde un peu là-bas et viens vite (me conter les cancans. Et les troubadours ? ont-ils bien fait les choses ? J’ai comme un vague désir de faire sur eux ma prochaine causerie de La Tribune. J’attends des détails dans les journaux.
Mes compliments à ta famille. Tu as les amitiés des miens.
Une bonne poignée de main, et à bientôt.