III. — André Suarès à Paul Claudel
Dimanche matin, 31 janvier 190g.
Voilà qu'il est question, cher Claudel, de donner votre Jeune Fille Violaine dans certain Théâtre d'Art.
Chapon vient m'en demander mon avis; mais c'est le vôtre qu'il faut prendre; et je le lui dis. Vous n'êtes qu'à vingt jours d'ici : on va voujs expliquer tout le projet; et, par fil, vous pourrez aussitôt répondre.
Si j'étais vous, je dirais peut-être oui. Je crois que vous avez un public.
C'est ime partie à jouer. Toutefois, à la réflexion, je trouve absurde de ne pas attendre que vous soyez là. Votre retour si proche exige qu'on vous consulte, et même qu'on ne fasse rien sans vous. Votre absence eût-elle été d'un an ou deux encore, j'aurais hardiment répondu oui pour vous.
D'ailleurs, qu'est-ce que le Théâtre d'Art? Je l'ignore. Sans doute, une espèce à' Œuvre. On me parle d'un comédien à la façon de Lugné Poe, et qui aurait joué un Rabelais, un Don Quichotte de je ne sais plus qui. Quant à la comédienne Marie Kalff, son nom même ne m'est pas connu.
Pour moi, j'ai refusé qu'on montât un de mes drames, cet automne. C'eût été une parodie. Elle est moins à craindre pour vous : car vous pouvez compter sur des amis ardents, il me semble, et en nombre.
Tout est de savoir ce que vous attendez de la scène : un effet utile, ou la joie d'une belle image : ici, la beauté c'est la vie.
Voyez si je puis vous être bon en quelque manière. Je vous serre la main, toujours avec la même affection.
Su.