André Suarès à Paul Claudel
Le 10 janvier 1909.
Au fond de moi, que je pense à vous avec tendresse, cher Claudel! Vous êtes le seul confident de mon intuition. Et, à le bien prendre, vous seul entrez dans ma pensée, peut-être.
Votre sens est infaillible. Vous allez droit à ce que je veux, et que tous les autres négligent. Ainsi, vous avez compris que les réflexions de Scantrel sur Voici V Homme et le Bouclier étaient une pièce capitale de mon œuvre.
Personne que vous n'a paru même s'en douter. Personne ne m'en a soufflé mot, sinon deux petits fripons qui m'ont lancé quelques insultes à ce sujet. Jusqu'où j'y suis insensible, même quand ils me mettent en colère, c'est ce qu'ils ignorent, eux et tant d'autres. A quel point même j'y ai peu de plaisir, c'est ce qui m'effraye. A l'heure qu'il est, toutes les injures de la terre et toutes les railleries ne me sont rien de plus qu'un vain bruit de galets, quand le flot monte. Il faut bien que les galets fassent leur bruit d'os : et ne sont-ils pas beaux à voir, et bons à ouïr en tant que galets?
Il paraît qu'on nous oppose beaucoup l'un à l'autre. En général, on vous loue sur mon dos; et on me frappe sur le vôtre. Que m'importe? Nous nous tenons fortement la main, j'espère. Il est, d'ailleurs, très vrai que votre amitié me défend. Je pense que notre rencontre est une heureuse fortune pour tous les deiix.
Quand je vous verrai, faites vos questions, cher Claudel.
Je vous dirai ma vie si riche en drames secrets, si nette, si unie, et si droite quant aux événements. Est-il possible qu'elle prête déjà à la légende ? J'en suis stupéfait. Je ne puis même pas concevoir qu'on s'occupe de moi, qui ne vais nulle part, et ne vois personne. Je sais seulement qu'il y a six ou sept ans, j'ai passé pour être l'amant de Madame X... Mais près de qui? Quelques vilains, des parents à mon vieux camarade, ou des concierges de la banlieue. Ai-je besoin de m'en défendre? Même au temps où j'étais le plus privé, où mon frère fut absent dans ses plus longues campagnes, où je demeurais à Paris, l'été, sans parler à qui que ce fût, sans recevoir une visite, des cinq ou six mois; même alors, et quand ma chair a crié le plus, emportant avec elle le cri de la tendresse inutile et déçue, jamais je n'ai eu pour la femme de mon ami un regard adultère. Non, pas un seul. I^a femme d'un ami est plus loin du désir qu'une sœur. Elle m'eût fait horreur. Rien n'est plus
fort en moi que le dégoût de la tromperie. Je ne crois pas avoir nui à personne, ni corrompu personne. Tous mes péchés, mes grands péchés, sont entre Dieu et moi. Je vous aime et vous salue tendrement. Su.
1 1 o. — André Suarès à Paul Claudel.
Le 17 janvier 1909.
Reniez-en plutôt vos yeux; mais ne voyez jamais rien de protestant dans ce que j'écris, cher Claudel. Je suis bien trop religieiLX. Ou, si vous voulez, j'ai trop de vie pour consentir à me dépouiller ainsi. Tout ou rien. Le protestant, c'est la liberté dans l'extrême misère. Pour être libres, ces esprits se font mendiants.
Qiiand je parle contre les pratiques, c'est mal dit, si je ne fais pas entendre que je parle pour l'amour. C'est toujours l'amour que je défends; et l'amour divin, par-dessus tous les autres, l'objet de mon éternelle convoitise. Je vous fais là des confidences, que je ne fais plus à personne. Même si l'objet manque à cet amour, je suis plein de cet amour. Moins cet amour, tout m'est vain, tout m'est pauvre : velut aes sonam, aut cymbalum tinniens. Or, je vois partout plus de pratiques que d'amour. Même chez les catholiques. Je m'assure, d'ailleurs, que les pratiques n'ont de vie que chez eux, et qu'elles leur sont une bonne nourriture.
Vous ne savez peut-être pas ce que c'est qu'une religion qui n'est que pratique. J'ai pénétré deux fois dans ce tombeau. Voilà le Sépulchre blanchi. Voilà le lazaret des âmes. Voilà l'Ancien Testament, le cimetière de la lettre, et les morts qui y séjournent.
Puisque nous avons parlé du Bréviaire, je vous dirai que j'y admire l'œuvre la plus riche d'amour qu'il y eût jamais. Et du seul amour qui n'ait pas d'âge. Tous les poëmes d'amour vieillissent. Le Bréviaire est vraiment l'abrégé de tous les livres. Je vous envie de le lire dans la grande édition des Bénédictins. Combien je voudrais avoir les quatre saisons en quatre volumes, que j'ai tenus autrefois entre les mains. Quel art, quel sentiment profond de la nature et de la relation de l'homme à toutes les choses de la terre et du ciel. Là, comme l'Océan d'Homère entoure la terre, la sphère céleste enveloppe tout le monde humain.
J'étais à St Sévcrin, pour la messe de minuit. La messe de Noël est la plus belle de l'année, peut-être : elle est riche de
tous les germes, comme la naissance. Si belle, dans cette église d'une douceiu: vraiment sublime, que j'en ai oublié l'horreur de la musique et des chants qu'on y donne. Pas un mot, pas un neume de musique plane. Rien que les mélodies du plus sale amour, la turpitude de Massenet et la sottise damnée, la niaiserie originelle d'Adam. Croyez-vous que je m'indigne? Non; je sens qu'on donne à ces fidèles la musique qu'ils méritent. Voilà ce qui doit vous faire un noir chagrin. Il faut nourrir le coeur. Mais, ceux-ci, de quoi se noiu"rissent-ils ?
L'impudeur de ce qu'ils appellent l'art moderne, me confond. Où ces prétendus musiciens ont-ils pris leurs musiques impures? Allez, « l'impureté, c'est toujours le manque de profondeur ».
A bientôt, cher Claudel, et à vous de tout cœur
Su.