‹ Correspondance, 1904-1938Chapitre 101 sur 142 · Paul Claudel à André Suarès · texte numérisé non relu

Paul Claudel à André Suarès

Tientsin, 5 février 1909.

Mon cher ami,

Merci de m'avoir fait relire ce « portrait d'Ibsen » que j'avais considéré autrefois dans la Revue des deux mondes et qui a été si je ne me trompe au début de notre amitié. Vous êtes un grand portraitiste. Votre Tolstoï, votre Verlaine que la poste m'apporte aujourd'hui, Pascal jadis, sont bien fortement non pas attrapés, comme disent les moqueurs d'aujourd'hui, mais construits, comme ma sœur me disait que dans un buste tout dépend de la bonne position de l'oreille. L'Ibsen est une magnifique planche de noir et de blanc. Ce n'est plus une image, c'est une réfection, une réplique de l'original. Avez-vous vu vous-même ce vieux loup dans sa Norvège? Je pense que nous avons le même avis à son sujet et que vous l'estimez plus que vous ne l'aimez. Il habite un pays sans soleil où les gens ne sortent pas de leur ombre. C'est un théâtre de muets, où le discours est plus de gestes que de paroles. Il est plus sinistre encore que tragique, l'action n'a point de but dans le brouillard et des gens y remuent dont on ne sait ce qu'ils font.

Ce qui manque à ces gens du Nord, c'est la passion et l'intensité. Ils ne réagissent pas, ils s'acclimatent. Ils acceptent toutes les idées avec une espèce d'indifférence. Les Kant, les Ibsen, les Schopenhauer, je dirai même les Tolstoï, vivent tranquillement en bourgeois avec des idées délétères qui pour nous Latins sont des dissolvants, des stupéfiants ou des convulsifs. Le cœur est remplacé par la volonté et le désir par le devoir ou la consigne. Je vois moins du désespoir dans Ibsen qu'une espèce de « quant à moi » hargneux. Son home de vieux garçon lui paraît plus intime quand tout le genre humain en est exclu. Mais au-dessous de tout il y a l'homme de la nuit, le vieux Scandinave sinistre. C'est pourquoi de tous ses drames je préfère le Petit Ajo/^si étrange. Je n'ai pas lu Brand ni Peer Gynt.

J'ai lu avec délectation dans la même Revue vos croquis de Provence. Qiiclle pureté antique du trait, comme cette arête exquise d'une lèvre bien dessinée, qui sépare la jeune chair de la muqueuse!

J'ai envoyé le manuscrit de mes Odes à ï Occident, mais

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l'impression va sans doute durer longtemps, car il y a très peu des caractères dont j'ai besoin. Je serai sans doute obligé d'en faire fondre! Il est probable que rien de sérieux ne pourra être fait avant mon retour en France. Mais si j'avais besoin de vous pour la correction des épreuves, j'espère que vous ne me refuseriez pas.

La typographie française est dans un état honteux, surtout quand on la compare à ce que font les Anglais. Les livres prennent tous l'aspect de ces ignobles papiers qui jadis n'étaient lus que par des servantes, imprimés avec des têtes de clous, des lignes qui vont de guingois, sans orthographe, mais avec beaucoup d'illustrations. On s'abrutit de plus en plus. Il est vrai que payer 95 centimes pour lire du Hervieu ou du Prévost, c'est déjà beaucoup trop pour ces chalets de nécessité de l'esprit.

J'ai eu une idée ces jours-ci : pourquoi ne s'abonne-t-on pas à un homme de talent comme on s'abonne à une Revue, dont les trois quarts sont sans intérêt ? Pour quelques centaines de francs par an, un groupe d'amis et de fidèles aurait un droit exclusif à toute la production d'un homme qu'il éditerait par volumes, opuscules ou livraisons quand il lui plairait.

Je vous serre affectueusement la main.

P. Claudel.

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