‹ Correspondance, 1904-1938Chapitre 102 sur 142 · Paul Claudel à André Suarès · texte numérisé non relu

Paul Claudel à André Suarès

Tientsin, 18 février 1909.

Mon cher ami.

Merci de votre sollicitude et des renseignements que vous me donnez sur le Théâtre d'Art. J'ai reçu en même temps que la vôtre une lettre de Gide qui me demande une réponse télégraphique. J'ai répondu immédiatement : Non. Avec un certain regret, je l'avoue, car une représentation est comme une seconde production, l'objectivation définitive, un contrôle terriblement brutal, (quoique pas toujours très sûr), de ce que l'on a fait. Mais des raisons irrésistibles me déterminaient. Impossibilité de procéder sans moi à une représentation qui doit être une véritable transposition, répugnance à voir mettre à la scène La jeune fille Violaine qui est ma pièce la plus intime et la moins extérieurement sédui^nte, et qui sans moi ne donnerait sans doute qu'un « mystère » assez banal, enfin, raison qui domine tout, la crainte que la chose soit mal prise au Minis-

tère OÙ je suis déjà mal vu pour mes opinions religieuses. Je ne puis compromettre ma position pour un peu de gloriole. Naturellement je suis très touché de toutes ces bonnes volontés, mais pour une représentation il est trop tard ou trop tôt.

J'avais commencé une longue lettre pour répondre à celle où vous me parliez de Noël, mais je l'ai déchirée. A quoi bon? Il est certain que nous autres catholiques sommes un lot peu reluisant, et que notre intelligence et notre goût artistique sont quelque chose de bien bas. Il est confondant de penser que nous seuls possédions la vérité. Croyez bien que quand je me suis converti, je n'étais pas fier de m'engager dans une telle troupe et de prendre ma place dans cette procession de têtes de veaux. Plus tard j'ai vu les douces et belles vertus qui se cachent sous cet aspect peu séduisant seul visible du dehors. Mais la parabole de N.-S. est toujours vraie : c'est la drachme vivante que l'on ramasse dans les ordures, et le mot de Saint- Paul, peripsema ejus mundi, la balayure de ce monde; gentibus autem stultilia. Evidemment j'aimerais mieux que l'on s'abstînt de chanter le Noël d'Adam ou VAve Maria de Govmod.

Je vous serre affectueusement la main.

P. Claudel.

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