André Suarès à Paul Claudel
17 mars 1909.
Vous avez pris le bon parti, cher Claudel. Il fallait dire non, et vous l'avez dit. Je ne vous en avais pas donné le conseil rigoureusement, parce que j'ignorais encore que la règle de votre sentiment fût si conforme à la mienne. Je le sais, à présent, et je me gouvernerai plus tard là-dessus, s'il y a lieu. Quant
à moi, non! ces petits essais, sur des scènes douteuses, ne sont plus de notre âge, et ne sont même pas de notre intérêt. Nous devons prétendre à d'autres débuts.
Cet hiver, j'ai refusé Élektre à un de ces théâtres en l'air ■"; et je refuse encore pour cet été. Dieu sait pourtant de quel cœur abîmé dans le chagrin, car je dois me dire que je ne verrai peut-être jamais un seul de mes drames vivre de sa vraie vie, matéiielle et idéale. Je craignais que vous ne fussiez tenté de jouer la partie. On nous a si bien mis à l'ombre, l'un et l'autre, sous prétexte de flatter notre goût pour la solitude et le silence, que je ne voulais pas décider pour vous d'y rester. Mais comme il est une ombre lumineuse, il y a une outrageante lumière.
L'erreur ou le ridicule de la mise en scène n'est pas ce qu'il faut redouter le plus, ni la sottise du public, ni l'humilité des trétaux. Ce qui manque surtout, ce sont les interprètes. Il n'y a pas d'acteurs pour nous. S'il en fut jamais, il n'en est plus. Pas un qui ait du style. Pas un qui ait le sens de la poésie. Pas un qui s'élève au-dessus de ce qu'ils débitent communément, cette bouillie de platitudes, de saletés, d'équivoques sexuelles, où flottent les rogatons de la rhétorique et les plumes du paon.
Et s'il en est pour avoir un peu de sentiment poétique, tout est faux en eux : leur faux sentiment va droit à une fausse poésie. Il me semble que la Sarah Bernhardt a empoisonné la scène de son aff"reux génie. Ni dignité, ni simplicité. Il est remarquable, aujourd'hui, que les hommes imitent les fameuses comédiennes, et les femmes les comédiens. Le travesti en tout. Voilà pourquoi il est trop tard pour nous ou trop tôt encore.
Je vous serre la main affectueusement.
Su.
J'attends toujours que vous me parliez de mon explication Sur deux livres, comme vous me l'aviez promis. Elle vous a profondément ému, dites-vous. Je veux donc que votre émotion m'éclaire.
Le 30 mars 1909.
Voici où vous en êtes, cher Claudel. L'édition n'est pas commencée. On a fait fondre des caractères. Les outils sont prêts; mais le travail n'est pas en train.