Paul Claudel à André Suarès
Tientsin, 18 avril 1909.
Cher Ami,
Le printemps fondant les glaces sibériennes a enfin laissé
arriver jusqu'à moi les derniers numéros de La Grande Revue,
ceux où vous parlez de Pottècher et de Poe. Vous ne pouvez
rien faire à demi, vous pouvez ce qu'à peu près personne ne
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sait plus faire, pousser le dessin sans rien lui faire perdre de son élan et de sa naïveté. Ce sont deux superbes planches. Le Foltecher est tout à fait noble, parfait de convenance et de goût. Le Poe me fait un peu souffrir. Vous avez vu surtout l'auteur des Contes et là votre jugement est pleinement équitable. Et cependant c'est un livre qui donne si bien la sensation de l'Amérique, soit superjficielle avec son goût du sensationnel, soit profonde, de cette terre accoutumée aux ténèbres qui l'ont si longtemps ensevelie et que l'homme n'est pas encore complètement parvenu à conjurer. Poe est un blanc qui a subi l'incantation des démons de la solitude. Son cas est celui de Hawthorne plus le talent. Mais il est aussi l'auteur d' Ulalume et de quelques autres poëmes, les plus beaux qui soient en anglais avec ceux de Keats ; et il est le constructeur de cet admirable poëme d^Eureka. C'était un cœur profond et une grande intelligence. Cela n'ôte rien à mon admiration pour votre puissante eau-forte, mais vous êtes d'une sévérité qui fait trembler.
J'aurais voulu vous parler encore de ce « plaidoyer pour mon âme » que j'avais trouvé dans un mien papier et dont l'accent m'avait saisi. Mais quelle réponse attendez-vous? Qu'échanger contre une âme humaine et non pas contre cette beauté extérieure et fabriquée qui est idole et monnaie ? Tout homme qui a la vocation de la parole participe à la passion du Verbe. Il y a des questions si profondes que Dieu seul p>eut y répondre, en se donnant lui-même. Qu'attendre des passants? Et cependant comment le poëte ne les interrogerait-il pas, qui sont doués de parole, comme il questionne les plantes et le soleil?
J'ai eu beaucoup d'ennuis ces temps derniers. Un employé malhonnête que j'avais dû révoquer m'a dénoncé au Ministère pour « menées cléricales » ! Cela rappelle les temps de rUne et Indivisible. Un député influent, M. Berteaux, a bien voulu s'occuper de moi et sans la générosité de l'ami incomparable que j'ai au Ministère, Ph. Berthelot, qui a menacé de donner sa démission, j'étais cuit. Le résultat, c'est que je vais probablement être envoyé à Damas.
Cher ami, je reçois à l'instant votre lettre relative aux Odes. Vous êtes trop bon. Mais il aurait été vraiment indiscret de demander à un honrune comme vous de se charger siu" mon livre d'un tel travail de maçon. Ce n'est pas l'envie qui m'a manqué de vous le demander. Ne croyez-vous pas qu'il soit trop tard maintenant et que ce brave Chapon ne serait pas vexé?
Je vous serre bien affectueusement la main.
P. Claudel.
Que dites-vous de ce qui se passe en France ? C'est très intéressant. Je vous avoue que ces braves postiers ont toutes mes sympathies. Tout vaut mieux que la tyrannie des bestiaux parlementaires.