‹ Correspondance, 1904-1938Chapitre 108 sur 142 · André Suarès à Paul Claudel · texte numérisé non relu

André Suarès à Paul Claudel

Sienne, le 19 mai 1909.

Vous le voyez, cher Claudel, je suis en Italie, pour la troisième fois. J'y viens finir un livre, qu'on me demande, et que j'ai entrepris voilà bientôt quinze ans. Mon second voyage avait détruit les vues enfantines du premier. Il faut maintenant les accorder entre eux, tous trois. L'Italie a changé avec moi qui change; mais non pas dans le même sens. Vous ne sauriez croire avec quel ennui j'erre sur les routes. Il est \Tai que je marche environné de souvenirs et de soucis. Quelle que soit ma curiosité, je suis encore plus sédentaire. Mon voeu serait de ne pas quitter d'un mois ce que je vois en passant : d'un mois? non, d'une vie! On ne peut pas être moins yankec.

Après tout, voyager c'est être déçu. Et pourtant, je voulais aller à Athènes. Je voudrais ouvrir les yeux sur le soleil, dans

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le Parthénon et à Delphes, avant de dormir dans le noir temple sans colonnes. Et Damas! et l'Inde! En vérité, on vous envoie à Damas ? Je le désire pour vous.

Je pensais vous donner quelques nouvelles de vos Odes, ces jours-ci; mais je n'en peux obtenir : depuis mon départ, Chapon s'est dérobé à trois reprises. Il ne me répond pas.

Je suppose, toutefois, qu'il a dû vous répondre. Si vous n'êtes pas là cet été, j'y veux être à votre place, je vous le répète; et je prends l'édition en mains. Vous, cher Claudel, prenez ce que je vous offre comme je l'offre, et comme vous mé l'eussiez offert. Il faudra pourtant me dire quand vous serez en France.

Je veux vous quereller; mais non ce soir : il fait trop chaud, et je préfère monter m'asseoir sur les degrés du Dôme, dans une place déserte et doucement battue de l'aile nocturne. Je ne puis accepter de vous, même pour rire ou par dépit, une opinion favorable aux employés de l'État en révolte. Il ne s'agit pas d'eux, les pauvres diables.

Il y va de la vie pour ce cher et vieux et si doux pays de France. Vous ne pouvez tenir, de bonne foi, pour les Barbares et pour l'anarchie. La piie République vaut tout de même mieux que le roi Pataud : voilà ce qu'il faut comprendre.

Je vous serre la main en toute affection. Kaïpe.

Villeneuve-sur-Fère, 14 septembre 1909.

Mon cher ami,

Ce petit mot pour vous annoncer mon arrivée en France où je suis parvenu après un voyage des plus fatigants. Chapon que j'ai été voir m'a dit que vous étiez également de retour. J'ai vu entre ses mains le manuscrit que vous lui avez envoyé.

Je suis à Villeneuve jusqu'à la fin de septembre. De là par Paris où je ne séjournerai que quelques heures [j'irai] au château d'Hostel par Virieu-le-Grand (Ain) où je passerai tout le mois d'octobre. Puis à Paris où j'aurai à m'occuper de trouver un appartement. Je voudrais tâcher pendant l'hiver de passer quelques semaines- en Italie. J'ai besoin de voir Rome, ou plutôt la Papauté.

Donnez-moi de vos nouvelles, avant que je n'aie la joie de vous revoir. Quels sont vos projets pour l'hiver?

Chapon me fait espérer que les Odes vont, enfin, rentrer dans la phase de réalisation. Les caractères sont fondus et je recevrai, dit-il, les épreuves dans quelques jours. C'est le cas de mettre ici ces points de suspension que vous aimez tant... J'ai vu l' Enfant prodigue de Gide imprime dans les mêmes types qui font un effet superbe.

Je vous serre bien affectueusement la main.

P. Claudel.

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