Paul Claudel à André Suarès
Consulat de France à Prague.
Prague, 3 février [19 10].
Cher ami.
J'ai bien reçu (hier) Lais et Sônes, mais rien d'autre de vous. Quel est ce second volume dont vous me parlez ? La poste est extrêmement mal faite en Autriche.
J'ai employé mon après-midi de la Chandeleur à tourner feuille à feuille ce joli cahier que vous a publié V Occident. Cet imprimeur travaille bien quand on peut tirer quelque chose de lui. Ce n'est pas mon cas et mes Odes sont de nouveau en panne. Il me semble que vous avez moins voulu faire des chansons que vous payer le plaisir de voir de beaux mots français comme des gouttes de sang sur un grand papier blanc. Ils tintent plus qu'ils ne chantent. Cela rappelle les vers Chinois où toute une poésie est faite de quatre caractères bien noirs qui tombent de l'illustre pinceau. Mais cette tendresse fiévreuse, cet éclair soudain d'un œil noir, sont bien du seul Suarès.
Ces inondations de Paris m'ont épouvanté. Comment depuis dix ans un chrétien ne serait-il pas dans une attente continuelle de la colère de Dieu? Cette fois encore il ne s'est agi que du débordement d'un égoût qui est venu noyer la sale cave où l'on imprime les députés.
J'ai vu l'autre jour chez un marchand de bric-à-brac un grand Chandclicr-à-sept-branches provenant sans doute d'une vieille synagogue. C'a été jusqu'ici ma plus giande émotion de Prague, je ferai quelque chose de ce chandelier. Le fait juif a d'ailleurs eu toujours pour moi le plus profond iiatcrêt. Les
volontés de Dieu sont sans repentir et les Juifs restent malgré tout le peuple choisi et prédestiné entre tous. Il y a là-dessus un texte mystérieux de St Paul que j'ai relu souvent, sans être sûr d'en pénétrer le sens jusqu'au fond. Au lycée de Bar-le-Duc j'avais beaucoup de camarades juifs et j'étais loin d'avoir pour eux l'aversion profonde que je ressens à l'égard des protestants, bien au contraire ils m'étaient très sympathiques. Je vous serre affectueusement la main.
P. Claudel.
Paris, 15 février 1910.
« Incipe, parve puer », que ces vers sont délicieux. Et je vois les parents.
Loué soyez-vous pour les grâces qui vous sont faites, mon cher Claudel, et pour la fécondité de votre vie.
Il est beau d'avoir de bons enfants et de les élever, avant de vieillir.
Je caresse en pensée la cadette et les aînés. Entre deux sœurs, voilà un heureux petit Pierre, Il ne lui faut plus qu'un frère, pour connaître la plus forte certitude et la plus longue douceur.
Mes respects à Madame votre femme, et à vous mon affection, cher Claudel.
Su.
Priez un peu pour moi, donc ! Quand je ne croirais à rien, je veux croire à toutes prières : ce sont les meilleures pensées.