André Suarès à Paul Claudel
Le Diben en Plougasnou (Finistère), le 4 août 1910.
C'est vous, ii me semble, mon cher Claudel, qui avez traduit le chapitre d^ Orthodoxy, que publie la revue de Gide. Car si non vous, qui serait-ce?
Ces pages sont fortes : il y a là de la raison passionnée, plante rare chez les Anglais. La concision seule manque.
Y avez-vous ajouté de votre cru, images et grappes d'analogies? Si tout est de Chesterton, il pense parfois comme vous. J'y trouve aussi de mes « idées catholiques ».
Il n'y aura jamais qu'une religion : celle de Rome. Tous les contraires s'y accordent, dans le seul accord possible, qui n'est pas l'unisson : la vie.
Voilà ce que j'ai toujours cru. J'ai été frappé, l'année dernière, que vous n'y fussiez pas sensible dans le portrait que j'ai fait de l'abbé Loisy. Je le prends et le couche tout du long, comme un mort.
Si vous avez traduit tout le livre de Chesterton à votre usage, vous me feriez plaisir en me le donnant à lire. Là-dessus, puisque j'y pense, il y a très longtemps que je veux vous demander où et comment il serait possible d'avoir le « breviar monastic » des Bénédictins, en 4 tomes. Je suppose que le prix en doit être très élevé; mais il n'importe : je me priverais beaucoup pour posséder enfin ce rempart de beauté et de poésie.
Je suis au fond du Finistère, dans un paysage de roches furieuses, et décharnées. Ici, la vieille terre montre ses os.
J'ai fui la ville. Nous étions malades, ma Compagne et moi, de la guerre qu'il nous a fallu soutenir contre les sorcières de la rue Méchain.
D'ailleurs, il pleut depuis six mois. Mais la pluie en Bretagne n'est pas l'eau pourrie de Paris.
Je vous serre la main avec affection. Je vous souhaite une bonne fête, et d'heureux jours, en vous et vos petits.
Su.