Paul Claudel à André Suarès
Prague, le 9 octobre [19 10].
Cher ami,
Je suis content que le chapitre d* Orthodoxy traduit par moi vous ait plu : c'est le meilleur d'un livre d'ailleurs admirable, d'esprit, de force, et de fougue généreuse et gaie. Le vieux Christianisme seul est encore capable de donner aux âmes ce ressort, cet enthousiasme et cette jeunesse. Je n'ai fait aucune modific;\tion profonde, je me suis borné à quelques coupures, à quelques corrections d'exemples mal choisis et à employer
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mon système de traduction qui est de faire plus d'attention au mouvement et aux « valeurs d'intensité » qu'à la lettre. Je n'aurai malheureusement pas le temps de traduire rien d'autre, mais tout le livre est d'un élan et d'un entrain superbes.
Le Breiiarium monasticum... pro Congregationi gallici ordinis S. B. a été édité à Tournai en 4 volumes pour la Société de St Jean l'Évangéliste par Desclée Lefebvre et Cie. Vous trouverez là en effet un monde de la plus haute poésie, mais pour le comprendre complètement il ne suffit pas de lire çà et là, il faut s'astreindre à suivre tout un office suivant le cours des heures, par exemple celui de l'Assomption. Puis si magnifique que soit ce recueil, il ne faut pas oublier qu'il n'est qu'une partie solidaire de l'énorme édifice de la Liturgie, le Missel, l'Antiphonaire, le Rituel, le Pontifical. Jamais une telle cathédrale n'a été élevée à la gloire de Dieu. Le tort des Jésuites, que je respecte d'ailleurs de tout mon cœur, a été de faire oublier ce magnifique sanctuaire pour lui substituer de petites dévotions d'ailleurs fort belles en elles-mêmes. C'est l'art du joaillier substitué à celui de l'architecte. Ce qu'il y a de curieux dans la poésie sacrée qui anime les paroles des livres saints et les dispose toutes préparées pour nous en un drame étemel, c'est de voir combien elle s'apparente aux arts congénères de la chrétienté. Comme le mosaïste prend de petits cubes d'or et le verrier de petits morceaux de verre pour en composer des oeuvres nouvelles et merveilleuses, ainsi le poëte énorme qu'est l'Église Catholique a pris partout des fragments des Pères, de la Bible, des Légendaires, des poètes pour en faire une construction vivante où toutes les richesses de l'univers sont harmonieusement employées dans un hymne de gloire au Créateur.
Je vous serre la main.
Bonnes vacances dans la douce Bretagne.
P. Claudel.
Prague, le 17 décembre 1910.
Mon cher ami.
Je viens d'achever le magnifique Voyage du Condottiere, que j'avais ouvert cependant avec une certaine méfiance bête que je ressens à l'égard de tout livre qui concerne l'Italie. Jamais depuis Chateaubriand on ne s'est servi d'un plus beau lan-
gage. Cest un voyage raconté par un de ces magnifiques violons de Crémone dont vous avez si bien parlé. Comme votre âme et ce pays se sont épousés! l'Italie est vraiment pour vous un pays et ujic terre, on passe réellement d'un lieu à l'autre, ce n'est pas une série d'îlots faits de musées et d'églises séparés par les espaces vides que fi'anchit le chemin de fer. On dirait que vous avez tout parcouni à pied comme les anciens pèlerins. J'aime surtout les pages éblouissantes que vous avez consacrées à Ravenne. Vous m'avez fait comprendre pour la première fois un art qui me préoccupe beaucoup et que je n'ai jamais eu le moyen d'étudier. « Psyché dans les limbes », c'est tout à fait cela.
Vous m'avez semblé bien dur pour ce grand Tintoret dont je regarde précisément maintenant les œuvres dans un album de reproductions. Et en revanche bien indulgent pour ce misérable Stendhal. Le considérez-vous vraiment comme un passionné ? Un pauvre excité bien sec tout au plus, avec au fond de l'âme cette horrible froideur qui est le châtiment des libertins et la marque des hommes du xviii^ siècle et de la Révolution.
J'ai été bien touché aussi des belles pages que r Occident a publiées récemment sur la Messe de Minuit. Cela m'a rappelé les espérances naïves que j'ai nourries autrefois sur votre compte !
Prague est triste et froid. Nous avons tous été malades ces temps derniers. Quand reviendra le beau soleil? Regem ventUTum Dominum venite adoremus! Il paraît que la brume est belle pour les peintres. Quant à moi je trouve qu'il n'y a jamais trop de soleil.
Je vous serre bien affectueusement la main.
P. Claudel.