‹ Correspondance, 1904-1938Chapitre 112 sur 142 · André Suarès à Paul Claudel · texte numérisé non relu

André Suarès à Paul Claudel

27 décembre 1910.

Le soleil est mort à la Toussaint, mon cher Claudel : en cinquante jours, on a vu deux ou trois fois une lune humide et blanche, à Paris. Il me semble que l'absence du soleil doit être moins dure à Prague : en pays barbare, il faut s'attendre à tout. L'épouvantable barbarie commence au-delà du Rhin, quand on perd de vue la flèche de Strasbourg. Qu'ont-ik besoin de la hunièrc? Ils ne pourraient plus rêver, en famille, le soir de Noël, qu'ils iront, le couteau à la main, l'ôter à ceux

qui l'ont. Si vous saviez ce que le soleil est pour moi ! Je l'aime trop. Souvent, l'été, il faut que je le fuie. Je me rappelle un midi d'août, à Assise : la vieille ville morte comme une flamme de sacrifice; c'est la colline du purgatoire : là, j'ai eu le sens de la fusion. J'étais métal dans le creuset, et me faisais fluide.

Si j'allais au désert, je ne le quitterais plus. Sur le sable, je le sais, je verrais la vanité de l'art, après celle de tout le reste. J'aspire à prendre racine dans la lumière absolue.

Vous me faites du bien, en aimant le Condottiere. Croyez-vous que j'aie reçu le moindre témoignage d'amour, ou de ce qu'ils appellent leur admiration, pour ce livre? pas un, jusqu'ici; rien de public, en tout cas. Il en sera de cette œuvre, comme de toutes les autres : le puits du silence. Bien. Je l'enonce à l'audience de ce siècle. Je la dédaigne enfin. Je ne ferai pas de visites aux gens que je ne recevrais point, s'ils voulaient m'en faire. Je n'écrirai pas, de ma main, aux esclaves impudents qui jugent et gouvernent le Porneion des lettres, je ne leur écrirai pas de très humbles dédicaces. Et même, il y a longtemps que j'ai décidé de ne jamais envoyer mes livres à quiconque pourrait me servir.

Nous ne devons pas abaisser le dieu que nous servons. C'est piété, et non pas orgueil. Ou bien alors, que faisons-nous en ce monde? Il s'agit, pour nous, d'honorer ce que nous valons, sachant si bien que nous n'y sommes pour rien, et que nous n'en avons pas le mérite. Voilà l'extrême humilité, je pense.

Le siècle n'est même pas infâme : il est chaos. Ni choix, ni plan, ni ordre. C'est Trimalcion au dessert, tenant académie.

Adieu. Je compte que vous êtes tous revenus à la santé, vous et les vôtres. Pour moi, c'est une pitié. J'ai un jour de répit sur trente. Chaque année, à présent, j'entre en agonie vers novembre.

Je ne vous dis rien de V Otage : pour le moment, vous n'avez rien fait de plus fort ni d'un plus beau dessin.

Je vous serre les mains.

Su.

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