‹ Correspondance, 1904-1938Chapitre 113 sur 142 · Paul Claudel à André Suarès · texte numérisé non relu

Paul Claudel à André Suarès

Prague, 2 janvier 191 1.

Merci des vœux que vous m'envoyez pour mes étrennes, cher Suarès. Vous savez combien je vous aime et combien je désire pour vous cette gloire vraie pour laquelle vous êtes fait.

Malgré vos doutes, on sait qui vous êtes et le Voyage du Condol' tière est un livre qui « est là » et qui y sera tant qu'il y aura une langue française.

Puis, que nous importent les hommes, à nous artistes des derniers temps qui n'écrivons plus que pour la gloire de Dieu? Il est témoin du sang que nous versons en secret pour maintenir un peu d'idéal au milieu de la plèbe abrutie. Il me souvient que je vous avais envoyé autrefois au moment de la mort de votre frère un verset des psaumes qui vous avait consolé. En voici un autre que j'ai lu hier et que je trouve si beau. EccCy Domine, tu cognovisti omnia, novissima et antvjua. Tu formas ti me et posuisti manum tuam super me — Confortata est mirabilitu scientia tua ex me. Les hommes ingrats nous ignorent, mais Dieu qui nous a faits ne nous oublie pas, et II n'a pas besoin d'avoir lu notre nom dans le journal pour savoir qui nous sommes. Bien plus, c'est nous qui enrichissons sa science éternelle, c'est nous qui en souffrant lui apprenons des choses qu'il ne connaissait pas! Lui aussi a voulu boire à cette coupe de méconnaissance et d'ingratitude qui nous paraît si amère.

Je vous serre la main de toute mon affection.

P. Claudel.

1 30. — Paul Claudel à André Suarès.

Prague, i«' février 191 1.

Oui, cher Suarès, nous sommes bien compagnons d'armes, en attendant que nous soyons frères, comme nous le serons certainement un jour, dans le même chef et le même dieu. Un jour viendra où vous aussi vous livrerez enfin ces yeux noirs vers le vengeur dont parle le vieux Job, et où vous tomberez à ses pieds en disant : « Tu es mon Seigneur et mon Dieu ! » J'en veux pour gages tant de belles pages toutes chrétiennes dont votre livre est illuminé. Louerai-je maintenant en artiste tant de magnifiques portraits qui décorent votre galerie? Ou vous querellerai-je de vous être laissé entraîner par la lutte sur un terrain qui ne peut être le vôtre? Non, Suarès, homme d'ordre et de discipline, vous ne pouvez aimer la Révolution, vous ne pouvez avoir que de l'horreur pour ces monstres au cœur sec et froid qu'on appelle ses grands hommes, et qui sont la forme adulte et féroce du hideux scarabée appelé le Pion. On peut dire tout ce qu'on voudra d'un Robespierre ou d'un Hébert,

mais on les sent aussi incapables que le démon lui-même d'un mouvement de bonté. Cela suffit.

Avez-vous lu l'article « bien intentionné », comme on dit, que V Opinion vous a consacré?

Je vous serre affectueusement la main.

P. Claudel.

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