‹ Correspondance, 1904-1938Chapitre 114 sur 142 · André Suarès à Paul Claudel · texte numérisé non relu

André Suarès à Paul Claudel

3 février 191 1.

Je ne saurais pas vous le cacher, mon cher Claudel : Vous avez le doigt sur la plaie, et vous la pressez de l'ongle. Vous avez bien senti le doute que j'étouffe, quand il s'agit de la Révolution. Ces héros de l'énergie n'ont pas un élan de bonté, à ce qu'il semble. Jamais ils ne font grâce. Ils ne pleurent jamais. Il n'y a pas plus de pitié en eux, que dans le verrat que je vis im jour déchirer une truie immonde, après lui avoir dévoré deux de ses petits. Mais quoi? l'homme de la Révolution est-il la seule bête horrible de l'histoire ? Et sans la grâce du cœur, n'est ce pas l'homme même qui est la brute de tous les temps ?

Moins la honte, ce monde-ci est le vestibule de l'enfer. Et certes, l'enfer c'est la haine.

Je suis avec vous, si vous sentez ainsi. Voyez, ceux de l'autre parti, les amis de l'Église qui osent se moquer de Jésus-Christ, les misérables qui se flattent de mépriser Notre-Dame et l'Évangile au nom de leur Maison Carrée, de la Raison Carrée aussi, sans doute, et d'on ne sait pas quoi. Je ne trouve en eux que haine, et rhétorique de la négation. Il faut que ces gens-là s'en prennent à la Révolution, pour que je me donne l'air de la défendre. Croyez-le : ils sont de la race qui l'a faite. La méchanceté est en eux. Le dieu Pion est le leur. Si quelqu'un ressemble à ce maudit rasoir de Robespierre, c'est Maurras.

Je cherche à tout élever : voilà mon excuse de passer sur l'horreur. Je ne puis plus supporter cet abaissement infini de tout. Je vois partout des gens : si on leur ôtait une occasion de haïr, ils perdraient toute raison de vivre.

Et vous avez bien compris, du reste, qu'une ardeur m'emporte où je ne dois point aller -: ces lieux bas de la politique, je n'y mettrai plus les pieds, j'espère. Et enfin, je peins, le

plus souvent, cherchant, comme fait le bon peintre, dans la laideur même du modèle, ce qui la justifie.

Vous ne pouvez être de parti. Je ne le peux pas plus que vous. Et c'est là le seul parti.

Dans les camps les plus ennemis, ceux qui haïssent le plus se ressemblent le plus. Ils ont le même caractère. Rien ne les sépare que le cri. Voilà le dernier mot du chaos.

Nous ne sommes pas du chaos. D'où qu'il vienne, nous ne nous servons pas de l'esprit pour mentir à la nature. La règle, pour nous, n'est pas un grimoire de justice. Nous ne vivons pas de papier noirci.

Adieu, mon cher Claudel. Croyez à ma grande affection.

Su.

Page 1