Paul Claudel à André Suarès
Prague, 10 février [1911].
Oui, Suarès, je savais que vous ne pouviez être un ami de ces rates envieux, de ces libertins au coeur glacé qui ont fait la Révolution. Quant à ce terrible mouvement lui-même, le moment n'est peut-être pas encore venu de le juger. A côté de son côté destructeur, sanguinaire, démoniaque, il présentait peut-être quelque chose de légitime : c'est une révolution contre le hasard. Le Français a émis la prétention de n'être plus dirigé comme les bêtes par le seul instinct, par la coutume, mais par la raison et par les parties supérieures de son intelligence. Son erreur a été de ne pas faire la place du cœur, du dévouement féodal d'homme, et de créer une espèce de mysticisme rationaliste qui est devenu pour nous irrespirable.
Quant à ce que je pense de Maurras et de son mouvement monarchiste, autant que j'en puis juger par le peu que j'en connais, voici :
Vous ne pouvez comprendre, Suarès, ce qu'un catholique a souffert au cours de ces affreuses années qui viennent de s'écouler. Vous ne pKîuvez comprendre ce que j'ai ressenti au moment des inventaires, quand j'ai vu fermer les couvents et tous les asiles de la vie intérieure et traiter comme des criminels des hommes et des femmes que je vénérais comme mon père et ma mère, quand j'ai vu voler leurs biens, confisquer les fondations de messe, quand chaque jour il était impossible d'ouvrir un journal sans le trouver rempli de moqueries, d'in-
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vectives et de blasphèmes contre les choses qui me sont plus sacrées que la vie. Un impie et un croyant ne luttent pas à armes égales, toutes les injures contre Dieu et la religion lui vont au cœur et lui font de profondes blessures. Dans ces conditions un homme est un homme, et j'avoue que l'âpre polémique de Maurras m'a plu, peut-être non pas par les meilleurs côtés de mon âme. Mais du moins il hait autant que moi la démocratie, il donne une voix à ce furieux sentiment de dégoût d'un cœur noble qui se sent écrasé par les bestiaux, par la force brute, par le nombre.
Où je me sépare radicalement de lui, c'est pour sa sécheresse pédantesque et doctrinale, pour son admiration absurde à l'égard d'un des birbes les plus hideux de 1848, l'affreux Auguste Comte, pour ses prétentions dogmatiques mal justifiées en littérature, et enfin pour sa manière réaliste de concevoir la monarchie. Moi aussi, je vous l'avoue, mes préférences vont à cette forme de gouvernement, mais à une monarchie revêtue d'un caractère religieux et dont l'autorité est celle moins de la force que de la persuasion, « sicut unguentum quod descendit in barbam, in barbam Aaron ».
Pour l'instant, cette monarchie est un rêve et un homme de pensée a d'autres devoirs que de se mêler à la cohue des carrefours. Mon seul roi est le Christ, c'est pour lui que je lutte, c'est à lui que j'ai donné mon gant, c'est lui que je veux défendre et glorifier, répétant à ses ennemis aveugles le cri déchirant du vieux Tertullien : Parce unicae spei totius generis humani! Les violences peuvent plaire un moment à ce qu'il y a de moins bon en moi. L'instant d'après, j'en rougis. Parmi ces gens qui nous font tant de mal, beaucoup sont de braves gens et de bonne foi. Et le mot de l'Apôtre est toujours vrai. Ce n'est pas par le mal qu'on fait du bien. Sed vincere in bono malum.
Vous et moi, Suarès, et quelques autres, nous sommes les derniers représentants en art des droits de l'âme en face du matérialisme abject de la foule, en face de la déesse Tonésis à la panse d'hippopotame et au mufle de crocodile. Voici vingt ans que comme moi, grand cœur et grand artiste, vous sentez sur votre bouche l'affreux pied plat de la médiocrité triomphante. Jamais, je le sais, nous ne servirons dans des camps différents.
Je vous serre affectueusement la main.
P. Claudel.
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