‹ Correspondance, 1904-1938Chapitre 116 sur 142 · André Suarès à Paul Claudel · texte numérisé non relu

André Suarès à Paul Claudel

27 février 191 1.

Rien de ce qui nous sépare, mon cher Claudel, n'importe autant que ce qui nous unit. Les espèces de la raison nous divisent : ce ne sont, peut-être, que des apparences. Vous êtes libre de tout parti, et je le suis. Le Christ est votre seul parti. Et Dieu est le mien, la bonté d'âme, la pureté du cœur, le salut, de quel nom qu'on le nomme. Je ne sors plus de chez moi. Et vous allez à l'Église. Je vis dans une solitude inconsolable.

Il n'est point de moine plus dénué que moi. Les biens de la terre ne me sont absolument rien. Je ne les possède qu'en esprit : Ha, c'est déjà trop!

Je ne tiens à rien de ce que j'ai. Je voudrais tout abdiquer, avec une joie profonde, s'il m'était permis. Mais j'ai charge d'une vie : ce n'est pas de la mienne que je parle.

Quel bonheur y a-t-il pour moi en ce monde? Et pour tous ceux qui ont soif de perfection? La clameur innombrable des chiens blesse toute notre musique. Je souffre peut-être de ce qu'on me refuse; mais si on me l'accordait, je n'en jouirais pas.

C'est en nous, cher Claudel, que nous avons appris à connaître l'homme; c'est dans nos passions que nous avons pénétré les révolutions et la politique.

Si j'avais été le prince, vous n'auriez pas pleuré au siège des églises, et au départ des Bénédictins, Je ne vous eusse pas imposé d'indignes souffrances. Mais je ne suis pas le prince. Et personne, aujourd'hui. Il n'est pas de prince; et il n'en peut pas être.

On attache puérilement la haine et le mépris à des noms qui ne sont que des noms. Mais ces noms ne nomment rien : ils sont les signes de la négation universelle.

Je vous le dis encore : ceiux qui se haïssent le plus, sous nos yeux, et qui semblent les plus ennemis, ont au fond la même âme. Et toujours elle nie. De tous les désordres, et de toutes les corruptions, voilà certes la pire.

Nous vivons parmi les possédés de la raison charnelle. Je parlais des Bénédictins : il fallait être injuste pour les chasser de France. Mais si les fanatiques de la raison avaient eu le moindre instinct de leur intérêt, ils ne se seraient pas privés des religieuses. Ils verront demain ce que c'est qu'un monde livré aux femmes, à des femmes sans religion.

l62 A PAUL CLAUDEL

Vous faites votre salut dans une église, qui est l'Église. Et c'est un grand bonheur pour vous. Mais beaucoup d'autres sont dans votre église, qui ne font pas leur salut, et ne pourront pas le faire. Car ils n'en sont pas dignes : la politique est en eux, et non la charité selon St Paul. En voulez-vous la preuve? S'ils étaient comme vous ils seraient les maîtres de l'heure. Et le chaos ne prévaudrait pas contre eux. Prévaut-il contre nous?

Chacun de nous doit faire son salut, de toute son âme et de toute sa force. Voilà l'emploi de l'énergie et de la vertu. Voilà, il me semble, le seul parti, la seule loi qui nous reste, et notre mission dans le siècle.

Je suis à vous en grande affection.

Su.

Lundi matin.

On est heureux de penser que vous n'êtes plus à Tientsin.

Connaissez-vous La Cité Chinoise de Simon? On est séduit, et l'on doute. Il doit y avoir une erreur de lecture au centre, d'où tout le reste est décrit. Une civilisation est un chiffre à plusieurs clefs : chacune donne un texte possible; mais il n'y en a qu'un de vrai.

1 34. — André Suarès à Paul Claudel.

3 mars 191 1.

Faites-moi crédit de quelques jours encore, mon cher Claudel.

On me dépèce Dostoïevski en petites tranches ridicules de dix ou douze pages. Je veux vous l'envoyer, au moins en deux morceaux. Vous n'auriez pas de plaisir à le recevoir écartelé.

Voilà par où il faut passer, quand on a le malheur de demander son pain à l'œuvre d'art. Et je suis presque tenté de le trouver juste : c'est une condamnation. On ne devrait, on ne doit rien gagner avec le don.

Quand vous aurez la première partie de ce Dostoïevski^ n'oubliez pas que la second^ est d'un tiers plus longue.

C'est un portrait étrange par tout ce qu'il révèle. Avec Dostoïevski, j'ai fait un voyage dans les abîmes.

Est-il ressemblant ? Je ne sais. Mais s'il ne l'était pas, j'avoue que je m'en moque.

Je vous serre la main, yatpe

Le livre de Simon n'est pas sérieux, dites-vous. Je m'en doutais, car il peint une société parfaite. Et sur quoi fondée? Sur la sainteté de l'excrément.

Mais il est dangereux, en ce qu'il se fait croire. On est toujours séduit par l'ordre. Il est donc impossible de rien savoir sur la Chine. Entre le mépris des uns et l'enthousiasme des autres, je pressens un monde presque inhumain, admirable en soi, mais d'une perfection démoniaque, étant sans charité : enfin une fourmilière de gros insectes jaunes, des hyménoptères à forme humaine, automates achevés.

Il faudrait y aller voir soi-même, comme en toute chose : car il faut éprouver pour penser.

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