Paul Claudel à André Suarès
Prague, le 8 mars 191 1.
Mon cher ami,
J'ai reçu ce matin même votre Tolstoï et je l'ai déjà parcouru. Je vous en parlerai plus tard. Sans doute ne serons-nous pas d'accord sur bien des points. Je n'ai jamais eu de s)Tnpathie pour cet homme, dont la sincérité m'a toujours paru suspecte. Toutes ces photographies où on le voit en paysan, à cheval, à table, toutes ces grotesques affectations de végétarisme, etc., cet empressement à recevoir les moindres reporters, cet évangile d'austérité prêché par un vieillard qui ne se refuse aucun confort, me dégoûtent profondément. « Malheur à vous qui imposez aux autres des fardeaux que vous-même ne pouvez remuer ». Son évasion même est théâtrale. Le mot de Pascal est toujours vrai. « Qui veut faire l'Ange... » Vous dites qu'on lui jetait des pierres sur le chemin de Toula. Non : il n'y a pas de pierres en Russie. Il n'y a que des gens qui n'ont jamais péché. — Quelle différence de ce grand seigneur atrabilaire, poseur et maniaque à l'humble Féodor Mikhaïlovitch!
Cette lettre a l'objet suivant. Je vais assister à une audition de tous les quatuors de Beethoven, et je sens que c'est une audi-
tion à laquelle j'ai besoin de me préparer. Connaî triez-vous un livre que je pourrais lire à ce sujet? Le quatuor que j'ai entendu {Le Chant Lydien) m'avait déconcerté. Je l'ai trouvé d'un dépouillement, d'une indifférence atroce. Je ne puis croire que la dernière pensée de Beethoven soit celle-là. Il est évident qu'une seule audition non préparée n'est pas suffisante. D'autre part ce qu'on lit est si extraordinaire. Je me demande cormnent Tolstoï a pu trouver de l'amour et de la passion dans La Sonate à Kreutzer.
J'ai entendu l'autre jour avec une immense émotion les quatre drames du Ring. Comme vous dites, nous sommes d'une génération qui a Wagner dans les moelles. La Walkure est sublime d'un bout à l'autre, la fin dépasse presque les forces humaines. Mais Siegfried vient remettre les choses à la mesure commune. C'est un drame mal composé et la scène finale très belle comme poésie m'a paru absolument manquée comme musique. Wagner est absolument étranger à toute idée de la joie pure et rayonnante, qui n'est pas mélangée d'amertume et de remords. La Gôtterdàmmerung est une œuvre très composite, pleine de beautés disparates. Mais peut-être le final de la Walkure, la phrase du sommeil de Briinhilde, m'a-t-elle empêché de bien entendre tout le reste. L'allemand de Wagner me paraît très beau. Quelqu'un m'a dit que c'était Goethe qui avait gâté l'allemand. Je suis disposé à tout croire de ce faux grand homme.
Tuus