‹ Correspondance, 1904-1938Chapitre 118 sur 142 · André Suarès à Paul Claudel · texte numérisé non relu

André Suarès à Paul Claudel

1 1 mars igii.

Le cas des derniers Quatuors est singulier. Vous en jugez trop vite, mon cher Claudel. Il faut y faire son oreille. Et c'est moins pour la rendre sensible à la volupté, que pour l'assouplir à ne plus entendre ce qui la choque, et même à compter sans elle.

Beethoven n'a jamais été plus haut que dans les cinq derniers Quatuors. Voilà un sommet de la musique, et le plaisir qu'on y prend est à peine musical. Et que serait pourtant cette pensée sans la musique? Les derniers Quatuors sont des méditations perçues par le sentiment. Il faut être ému, ou rester sur le seuil de la connaissance.

Il y a tout un livre à écrire là-dessus. En deux mots, on n'ex-

plique rien. Avez-vous entendu quelques Quatuors de Mozart? Ce sont des merveilles sans portée. Tout y est : la perfection du style, un goût des iiistruments incomparable, le triomphe de la joie musicale. Ces Quatuors sont la fleur de la musique à quatre archets. Les derniers Quatuors de Beethoven sont tout le contraire. Les quatre instruments ne sont, pour lui, qu'un plus profond moyen d'analyse. Il plonge dans un torrent d'émotion quelques idées simples et fortes, toujours les mêmes : pour Beethoven, il ne s'agit pas déjouer librement avec les sons et d'en jouir, mais de les forcer à l'expression de sa vie intérieure. Car, pour lui, il ne s'agit plus que de s'exprimer et de se connaître. Une immense réflexion. A vous de vous y prêter.

L'équilibre entre la pensée et l'expression sonore est rompu à tout instant. Beethoven tient son équilibre dans l'émotion où il baigne; et vous le perdez, faute d'y tremper avec luL Certains morceaux sont, pourtant, d'une émotion irrésistible, tels le Larghetto de Pop. 13-5, et la Cavatine de Vop. 130 : chacun doit prier, il me semble, dans l'esprit même de ces admirables prières*.

Li Quatuor en ut dièze mineur, op. 131, qui est, je crois, le chefd'œuvre de Beethoven, est aussi la clé de tous les autres. Il est en équilibre, d'un seul tenant. Par un bonheur presque unique, le final est bien la fin de l'œuvre, et non un dénoûment quelconque, le mouvement en forme de rondo qu'exigent les règles du genre, que réclamaient les amateurs du temps, et qui est si souvent postiche dans Beethoven, quand il n'en fait pas le rhythme de danse, le pas redoublé d'une victoire logique et trop voulue.

Je ne sais pas de livre sur les Quatuors. Et, d'ailleurs, après avoir écouté les plus célèbres musiciens de chambre, j'avoue ne les avoir jamais entendus. Ils n'y comprennent rien. Ils plaisent plus ou moins à l'oreille; mais pas une de ces compagnies ne lit au-delà de la lettre : l'esprit de Beethoven leur est totalement inconnu.

Je suis à la fin de ma feuille, et je m'aperçois que je ne vous ai rien dit. Que ne venez-vous me voir? Si vous saviez quelle Sonate on peut faire de chaque dernier Quatuor!

Je vous serre la main,

Su.

Ne me dites rien de Tolstoï. C'est un petit livre sans importance, le recueil de ce que j'ai écrit sur le grand vieil homme, pour me défaire de lui.

* Deux des dernières pages qu'il ait écrites. Et la Cavatine même, si je ne me trompe, un ou deux mois avant sa mort.

l66 A PAUL CLAUDEL

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