André Suarès à Paul Claudel
1 7 mars 1 9 1 1 .
Je ne puis être de votre sentiment sur Tolstoï, mon cher Claudel : ni sur sa fin, ni sur sa vie.
Je ne le compare pas à Dostoïevski, sans doute : celui-là, qui lui comparerait-on? Tolstoï est le seul homme de génie qui n'invente jamais rien. Et peut-être, le seul réaliste qui mérite l'admiration. C'est une mémoire, le miroir de la nature. Pour moi, qui en suis totalement privé, j'admire ce don autant que je l'envie. Il regarde et il retient. Au filet de sa vision, pas une maille ne laisse rien perdre. Sa langue doit être homérique.
Je le suppose, et ne sais pas un mot de russe. Il me semble que Tolstoï fait sans effort tout ce que Flaubert aurait voulu faire : ou, du moins, la moitié de Flaubert.
QjLiant à l'homme, cher Claudel, ne soyez pas sans charité. Ceux qui ont tout, il ne leur est pas aussi facile de tout dépouiller, que ceux qui n'ont rien. Et, dites-moi, que sont l'orgueil et la comédie publique de Tolstoï, quand on se rappelle, hier encore, la vieillesse de V. Hugo, ou de Goethe, ou même de Wagner ?
Tolstoï était englué de toutes parts. Même bon, je sens que la bonté n'était pas le fond de sa nature. Mais sa volonté est toujours meilleure, et toujours plus. Il est loin d'être un saint, et il le sait mieux que personne : mais quel zèle à la sainteté! comme il souffre de son imperfection ! Montrez-moi un artiste atteint de cette belle douleur, en Occident.
Dix-sept ans avant sa mort, Tolstoï a dit ce mot si touchant, que j'ignorais il y a quelques jours encore : « Chacun porte sa croix : moi, j'ai ma famille. » Une femme, un ménage qui dure depuis un demi-siècle, treize enfants, quelles chaînes! et vivantes, et qui saignent, si on les rompt. Pensez-y, humainement.
Il a bel et bien reçu des pierres, cher Claudel. Il y a beaucoup de pierres en Russie, quand les moujicks sont ivres. Les pierres sont une concrétion de la terre; et avec du sang, la sainte terre fait aussi de la boue.
Je n'ai jamais pu être tout à fait à Tolstoï : dès mes seize ans, il fallait choisir entre Tolstoï et Wagner. J'étais à Wagner, comme au propre chant de ma naissance. Mais Tolstoï est un grand Russe, tout de même; et un grand Russe, c'est un homme, allez. On a rendu sa fin plus éclatante qu'il ne fallait. Elle est belle, pourtant. Les- grands vieillards, qui cherchent Dieu, sont chers à mon cœur.
Et savez -VOUS ce que je pense? S'il a fui, ce n'est pas qu'il en eût, enfin, trouvé la force. C'est que la mort le bourrait dans les reins; et par faiblesse mortelle, il est parti, le pauvre vieux. // n^ ai ail plus la force de porter sa croix.
Voilà pourquoi je l'ai beaucoup aimé, en ces huit derniers jours de son évasion et de son enfance éternelle.
Je suis à vous avec affection.
Prague, 1 1 mai 191 1.
Mon cher ami,
Vous avez à Prague un grand admirateur, mon ami Milos Marten, qui a pas mal écrit sur vous dans les revues locales. Il ne possède pas Le Bouclier du ^odiaque dont je lui ai parlé comme le mérite cette belle œuvre. Il serait très désireux de l'acheter mais le prix marqué de 50 francs l'en empêche, car il n'est qu'im pauvre employé de mairie. Pourriez-vous écrire à Chapon de lui céder le hvre pour 10 francs? Ne voyez pas là un marchandage, mais une de ces petites facilités qu'on peut se faire entre artistes.
Je serais très heureux d'avoir de vos nouvelles, j'en ai peu des miennes à vous donner en échange. Les grands événements de ma vie sont des dents et des rougeoles de petits enfants.
Je vous serre bien affectueusement la main.
P. Claudel.