‹ Correspondance, 1904-1938Chapitre 12 sur 142 · André Suarès à Paul Claudel · texte numérisé non relu

André Suarès à Paul Claudel

Meudon, rue du Parc, 29 janvier 1905.

Comme je vous ai donné mon Pauvre Livre, chn Claudel, — laissez-moi vous donner ce nom. Je ne l'ai offert à personne, — comme le Livre à personne qui ne connût mon frère : sauf à vous, parce que vous, vous pouviez le lire, je le savais. Et quant au nom, si vous n'y répondez pas, il sera toujours temps quej'arrcte le fort élan de ma nature vers la vôtre.

Je n'ai pas lu toutes vos œuvres. Je n'ai eu entre les mains votre livre « de l'Est », que trop peu de temps à mon gré. J'aime ce que vous faites. Voilà tout.

J'ai compris votre goût pour les grands Anciens, que j'aime le mieux, moi-même. De tous pourtant, c'est Dante que vous approchez de plus près. Et à vrai dire, vous seul pourriez faire un fort poëme où la foi unirait en pures noces le réel et la vision étroitement embrassés. Du reste, je ne veux pas faire le critique. Le tout est que vous seul, de nos jours, êtes un poète pour moi. De là, mon profond isolement. A qui parler? — il m'a fallu vivre loin de tout.

Je ne sais si vous avez beaucoup d'amis. Cela m'ennuierait, et d'ailleurs j'en doute. Il faut se comprendre, et il faut pouvoir s'honorer. Les amis sont de grands arbres qui se fécondent.

Gens d'à présent, gens de lettres et rien de plus. Ceux qui ont de l'esprit n'ont pas de cœur; et ceux qui ont un peu de cœur n'ont pas du tout d'esprit. La solitude est fatale. Bien dure, oui; saine, pourtant.

Je me fais une fête de vous voir, quand vous serez en France. Dites-moi le temps de votre retour. Je ne sais rien de vous, mais je m'en fais des images. J'ai une sorte de joie à l'idée de nous tenir là, sous les feuilles, au soleil, quand la flèche d'une hirondelle mesure l'espace.

Je vous parle, comme s'il y avait entre nous une longue habitude de sentiments. Elle s'est faite à notie insu, je pense. Sans quoi, vous ne m'auriez pas offert la seule consolation qu'il vous fût possible de vous proposer à vous-même. C'est au mot du psalmiste, cité par vous, que je réponds : et d'où vous en avez tiré l'inspiration, je tire la réponse.

Je prends la main que vous me tendez, cher Claudel, et je la serre fortement.

SUARÊS.

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