‹ Correspondance, 1904-1938Chapitre 121 sur 142 · André Suarès à Paul Claudel · texte numérisé non relu

André Suarès à Paul Claudel

Vendredi soir, 2 juin 191 1.

Rien ne m'étonne de V Action Française, mon cher Claudel. Ces gens-là ne peuvent que haïr. C'est nier, c'est mentir. Donnez-leur St Louis, ils voudront Louis XL Ils mentent toujours, de naissance et par vocation, comme le misérable Barrés, en qui tout est mensonge, et d'abord sa figure : regardez au visage, et dites-moi si Jeanne d'Arc n'a point là un beau cousin? Oui, de Domrémy en Estrémadure. Un homme qui fait semblant d'être Chateaubriand, parce qu'il est bâtard de l'eunuque du dernier Abencerage ? Et jouer ce jeu-là vingt ans, trente ans, cinquante ans!

J'ignorais bien qu'ils vous eussent donné la férule. Et vous m'apprenez que je l'ai reçue aussi. Je ne lis pas le papier des camelots. D'ailleurs, je voudrais n'ouvrir jamais un journal.

Les femmes et les pions, voilà les puissances. L'entre-jambes et le professeur régnent absolument. Il faut être de l'alcôve ou du pionicat. Gare à nous, si nous vivons. Le peu que j'ai lu de ce professeur m'a paru d'un imbécile.

Il n'y a qu'un imbécile, pour se donner une autorité souveraine, en ne la fondant que sur lui seul, et une seule idée : qui pis est, une idée historique. Un système, qui conclut à bouter les cathédrales hors de France, ne peut être qu'une niaiserie.

Des esprits si médiocres sont faits pour nous donner l'horreur de ce que nous aimons le pltis, puisqu'ils l'aiment. Mais au

fond, ils s'en servent et n'aiment pas. Ce sont les Homais du classique et les Pécuchet de l'ordre. Se régler sur Auguste Comte, l'Aristote de Ste Périne! Ce radoteur sinistre, le génie du système, mérite bien de conduire le délire de la raison.

Quel siècle effrayant! dans quel épouvantable chaos il nous faut vivre! Les Indépendants et les Cubistes qui invoquent M. Ingres! Les Théologiens de la monarchie très chrétienne bafouent l'Évanq^ile et ont le mépris du Christ. Y ayant bien pensé, je suis persuadé surtout qu'ils n'ont pas le moindre sentiment de la France et de sa mission.

Pour moi, j'ai renoncé à tout accueil en ce monde, et à toute espérance. Je ne m'enrôlerai pas dans ces partis abjects. Ils m'enseveliront dans l'obscurité et le silence. Mais enfin, il ne dépend pas d'eux, et je ne mourrai peut-être pas. Vous non plus, je pense. Il est vrai que vous avez déjà la certitude de vivre : on vous aime.

Je suis à vous avec affection, /alpe.

Su.

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