‹ Correspondance, 1904-1938Chapitre 129 sur 142 · Paul Claudel à André Suarès · texte numérisé non relu

Paul Claudel à André Suarès

Château de Schwaigem, Wurtemberg, igjuin 1913.

Cher Suarès,

Merci de vos deux livres que je vais emporter à la campagne pour les lire ou les relire avec l'attention qu'ils méritent. Jusqu'ici je n'ai fait que feuilleter le Pascal et les Idées et Visions.

Pour le Pascal, je vous avoue que je ne partage pas votre sympathie pour ces horribles gens qu'on appelle les Jansénistes qui ont fait tant de mal à l'Eglise française et qui, « par respect » ne voulaient pas s'approcher de l'Eucharistie. C'étaient les précieux de la religion, avec tout ce que le xvu^ siècle a de plus froid, de plus abstrait, de plus pédant, de plus inhumain et de plus sec. Par la doctrine de la prédestination, ils se considéraient comme une petite bande, précieuse et choisie, mise singulièrement à l'écart d'un monde entièrement pervers et livré au diable qui n'était pas digne de les toucher. C'a été un vrai soulagement pour moi d'apprendre qu'à la fin de sa vie Pascal s'était écarté de ces hideux fantoches. On a bien fait de détruire Port-Royal jusqu'aux fondations. Quel dommage qu'on n'ait pu détruire de même tous les germes pestilentiels d'orgueil, de dureté, de sectarisme clérical, qu'ils ont déposés dans la terre chrétienne!

Ce que j'ai lu d'Idées et Visions m'a pénétré d'une admiration mêlée de tristesse. Qjue d'idées, que d'imagination, que de sensibilité, que de vues sur toutes choses, profondes et spirituelles, et tout cela comme une grande mer sauvage entrechoquée que n'éclaire aucun phare, et que la grande marée d'équinoxe n'a pas prise encore avec elle pour submerger tous les ports et venir battre enfin le pied d'une croix de granit !

Je suis en ce moment dans le château d'un aimable homme, le comte Neipperg, petit-fils du Neipperg qui fut l'amant de Marie-Louise. C'est amusant de l'entendre parler de son grandpère et de « l'infâme vieille charogne » dont il fut, paraît-il, la victime politique.

On m'a dit que le prince Victor avait été très intéressé par votre hvre sur Napoléon.

Je vous serre la main affectueusement.

P. Claudel.

J'ai été visiter hier un très beau monastère cistercien, à Maulbronn, désaffecté depuis la Réforme, et qui est devenu un séminaire protestant. Dans la grande nef abandonnée et silencieuse depuis trois siècles, il ne reste plus qu'un grand crucifix désert et seul. Dans une chapelle formant le quatrième côté du cloître se trouve, également seule et emprisonnée, une grande fontaine gothique à trois vasques superposées dont le bruit ne s'interrompt la nuit ni le jour. Le petit jardin fermé est rempli de sapins et de roses dont l'odeur est exquise. Tout cela a l'air d'attendre, jusqu'au moment où sur les vieilles portes toutes recouvertes de parchemin sous les ferrures barbares retentisse le coup suave et fort qui annonce le retour de

l'Époux. Par derrière, dans le grand jardin médicinal où la femme du pasteur fait sécher la lessive de ses enfants se dresse une espèce de pigeonnier qui, pendant deux ans, paraît-il, a servi de perchoir au docteur Faust. Dans un petit coin se trouve la fraîche fontaine où vint boire la mule fatidique qui découvrit l'emplacement du Monastère. Autour, les forêts et les petites vallées, touffues et encombrées, vignes et prairies, de la Souabe, un paysage dont, enfant, les contes du Chanoine Schmid m'avaient tout-à-fait dorme l'idée.

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