‹ Correspondance, 1904-1938Chapitre 130 sur 142 · Paul Claudel à André Suarès · texte numérisé non relu

Paul Claudel à André Suarès

Francfort-sur-Ie-Mein, 16 septembre 1913.

Mon cher Suarès,

Je vous écris tant bien que mal d'une main privée du secours de l'autre. J'ai rapporté de mes vacances un joli panaris qu'on me charcute depuis un mois. C'est un joli spectacle. — Je crob bien que je ne constaterai jamais de mes yeux les choses désolantes qui vous affligent tellement en Italie. J'espérais voir bientôt les pays de soleil. Au heu de cela on m'envoie à Hambourg, en pleine brume hanséatique et protestante : j'y serai le mois prochain. — Mais pourquoi prendre tant à cœur ces bonnes vieilles choses? Le passé est passé et rien ne peut le faire revivre. Nous mourons bien, il faut que les pierres meurent aussi, c'est peut-être ce qu'elles peuvent faire de mieux. Il y a quelque chose de choquant et d'impudique à être regardé pour soi-même, quand on ne répond plus au temps qui vous entoure. Au fond tous ces antiques monuments que les touristes viennent admirer, cela me rappelle ces musées ethnographiques où l'on voit avec une étiquette cette chose sacrée, un pauvre lit de paysanne, où tant de mères ont souffert, sans se douter que les planches modestes où elles étendaient leurs corps lassés étaient quelque chose de curieux pour les savants et Messieurs les artistes. Dieu est la source éternelle de vie, de joie et de jeunesse. Il est là et ne passe p)oint. Que nous font les choses transitoires plus ou moins intéressantes ?

Ce n'est pas tant Cressida que je n'ai pas comprise, ce sont les amants de cette demoiselle. Que d'affaires pour une péronnelle ! Réellement, Suarès, croyez-vous que les femmes méritent qu'on leur attache tant d'importance? Ah, que les

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premiers souffles du soir sont rafraichissants, qui nous disent que nous allons être définitivement libérés d'un esclavage humiliant! Autant j'aime Tannhaûser qui lutte noblement contre un poison dont il sent à la fois la force et l'infamie, autant les braiements de ce grand âne de Tristan qui s'imagine trouver le paradis de Schopenhauer entre les bras de son gros édredon d'Isolde, me sont insupportables. Je sais que je vous scandalise. J'ai assisté plusieurs fois à la représentation de ce drame, mais, non, malgré moi, je ne peux pas, je me révolte, non, je ne peux pas accepter cela. La femme peut être dans la vie une aise momentanée, elle atteint une grandeur auguste, quand unie à nous par le sacrement, mère d'êtres vivants qu'elle a fait sortir d'elle-même, elle nous est attachée par un serment sur qui la perte même de sa beauté n'a point de prise. Mais faire de la possession de ce corps tel quel l'objet principal de nos préoccupations, c'est une chose que je ne puis plus comprendre, et je souffre de vous voir philosopher làdessus. Ce que j'aime est la charmante et malicieuse gaieté de lutin qui est répandue çà et là. Le bon Pandarus me charme tout à fait. Quand ferez-vous un livre où vous vous abandonnerez à vos qualités naturelles de gaieté douce, de fantaisie et d'esprit éblouissant? Quand quitterez-vous enfin ce parti de désespoir où vous vous cantonnez et pour lequel vous n'êtes pas fait, en dépit des duretés de la vie ? Quand cesserezvous de résister à Dieu? quand serez-vous catholique? J'entends votre cœur malgré vous qui me répond : bientôt! Te vous serre la main.

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