‹ Correspondance, 1904-1938Chapitre 131 sur 142 · André Suarès à Paul Claudel · texte numérisé non relu

André Suarès à Paul Claudel

igjuin 1914.

J'ai vu V Otage, sans y avoir été convié par vous, mon cher Claudel. Vous ne pensiez pas sans doute que je fusse de retour à Paris.

J'admire la carrure robuste de cette œuvre, entre toutes les vôtres, et sa solidité sur la scène. Vous n'avez rien fait qui soit d'une plus forte venue.

L'ordre est magnifique. Le langage retentit sous les voûtes de l'abbaye déserte. Le dialogue a la franchise des marteaux dans une forge. Le son est noble et hardi.

En dépit de vos absurdes fanatiques, qui sont si haineux

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et si dérisoirement acharnés après moi, c'est à Corneille que vous me rendez chaque jour davantage. Mais à un Corneille de ce siècle-ci et des grands âges chrétiens, où il n'y avait pas de bourgeois.

Rome partout présente, et l'éclat de la vérité catholique donnent à toutes vos figures et toutes vos paroles une portée et une dignité qu'elles ne sauraient avoir sans ce trait invisible, qui les définit et les modèle. Tous les plans en sont grandis.

Qiie penser de ces beaux esprits qui séparent votre art de votre doctrine? Enfin, mon cher, vous avez fait l'œuvre que tous les grands catholiques du siècle ont cherchée, de Chateaubriand à Villiers de l'Isle-Adam, sans réussir à la faire. Elle nous était due, et ils vous attendaient.

Je vous serre la main avec affection. Même où je me sépare de vous, ne me méconnaissez pas. Du reste, je ne me sépare point : je suis pris par l'objet. O folle nature, je crois que je manque de volonté.

Caërdal.

1 56. — Paul Claudel à André Suarès.

Consulat général de France, Hambourg, 26 juin 1914-

Pardon, cher Suarès, d'avoir mis si longtemps à vous remercier de l'envoi de vos deux volumes. Vous continuez à tenir votre journal de bord du sein de cette arche où vous flottez dans le déluge des hommes et cette ardente conversation avec les vivants et les morts — séparé d'eux par la dalle de leur tombe ou par les murs de votre cellule, juste assez pour ne laisser passer jusqu'à vous que l'essentiel. Quel extraordinaire don de jaillissement vous avez! Votre interpellation à Villon est d'un seul trait, on dirait que vous l'avez écrite d'un seul coup et sans désemparer d'un bout à l'autre, tout y tient ensemble et va d'un seul mouvement. Comme un mouvement le long d'un train fait croire que nous-mêmes sommes en marche, tout le populeux paysage d'idées et de sensations anime, du mouvement que vous lui donnez, l'objet fixe que vous vous proposez de peindre. Oui, vous me feriez aimer jusqu'à ce hideux Stendhal, cet impuissant ridicule et glacé, qui m'inspirait jusqu'ici la plus profonde horreur! Je vous avoue franchement que je n'ai jamais rien lu de si fat et d'aussi bête que ces notes de Brunswick. C'est digne du Journal. Excusez-moi. Je ne sais pourquoi je vous écris cela. Je suis sans doute en colère contre

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moi-même quand je n'ai pas les mêmes opinions que vous. Quelqu'un qui admire a toujours raison.

Je vous serre bien affectueusement la main.

P. Claudel.

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