Paul Claudel à André Suarès
Hambourg, le 4 juillet 1914.
Cher Suarès,
Si je ne vous ai pas envoyé de billet pour l'Otage, ne pensez pas qu'il y ait eu de ma part oubli ou indifférence. N'êtes-vous pas le premier à qui j'aurais pensé? Simplement j'ai cru comprendre que ces réalisations purement histrioniques ne vous intéressaient pas.
Cher ami, je suis bien inquiet à ce moment. Ma fille aînée est malade. Je suis tourmenté. Puis-jevous demander une de vos prières que, j'en suis sûr, vous adressez parfois à Dieu dans le secret ? Car je suis sûr que vous êtes un de ces adorateurs cachés dont parle l'Évangile et qui sont chers à notre Père commun. Ah, que me font tous les succès au prix d'une seule âme que je pourrais sauver! Que ne puis-je vous ouvrir mon cœm: au moment où je sens ces choses profondément et vous faire sentir ce que je sens? Hélas, je ne suis pas meilleur que d'autres et bientôt la vie revient qui me rend à mon égoïsme et à ma dureté. Mais une seule chose est vraie qui est d'aimer Jésus-Christ et de le faire aimer, de lui donner notre pauvre cœur misérable et déchiré. Quelle responsabilité que d'avoir des enfants. Que d'otages entre les mains des Puissances redoutables et sacrées qui nous entourent, et au milieu desquelles nous avons notre camp, avec ces sentinelles, nos prières, qui sont si souvent endormies.
Adieu, Suarès priez pour moi. Que ne puis-je trouver le défaut de votre cœur pour y faire pénétrer ces vérités si douces, que si elles y avaient accès, elles seraient capables non seulement de le toucher, mais de le liquéfier.