‹ Correspondance, 1904-1938Chapitre 133 sur 142 · André Suarès à Paul Claudel · texte numérisé non relu

André Suarès à Paul Claudel

Paris, 22 décembre 1925.

Votre envoi m'a fait grand plaisir, cher Claudel. J'avais chagrin de votre long oubli. Tantôt plus, tantôt moins, j'aime tout ce que vous faites : vous n'avez rien donné qui passe le Soulier de Satin en réalité mystique. Vous-même m'êtes cher et ne le savez pas assez. Votre bonheur ou votre malheur veut qu'on ne vous soit pas également cher aussi.

Vos Feuilles de Saints sont très dignes de vous. Peut-être n'y a-t-il rien dans votre oeuvre qui soit plus dans votre ligne et selon votre nature permanente, que ces cantiques. Là, vous êtes cet Imagier de Notre-Dame que j'aime tant. Seuls, vous et moi, nous ne sommes pas Hommes de Lettres, en im temps où les grenouilles mêmes le sont : mais tandis que votre vertu est bien récompensée, la mienne m'est imputée chaque jour à crime. Vous n'êtes donc pas juste si vous me donnez moins que je ne vous donne. Entre tous les autres, je vous ai toujours distingué. Et vous seul. De là, ma grande, mon éternelle solitude. On ne m'en tire que pour me faire rougir de moi-même : car je suis toujours pris pour ce que je ne sub pas. Entendez-le comme il faut : je ne me plains de rien. Un vieux Grec de tous les temps sait trop que tout est comme il doit être, même le coup de foudre, même le roc désert, et toutes les Océanides mortes ou dissipées : s'il en est ainsi pour le Titan, que sera-ce pour les éphémères? Toutefois, je ne ris pas toujours de cette universelle méconnaissance : l'Intelligence est vocation d'amour. Et l'amour, tme perfection d'intelligence. On ne se passe pas de l'un plus que de l'autre.

l84 A PAUL CLAUDEL

Venez me voir, cher Claudel.

Dites-moi votre jour et votre heure : faute de quoi, je n'ouvre pas la porte. J'aurai joie à retrouver votre forme et votre visage : les couleurs de la vie sont si belles. Nous ne sommes plus ici pour bien longtemps. Avec le sentiment d'être éternels, nous avons la certitude de n'être rien. Ainsi, chaque soir on croit sonder le plein de ce qui ne peut pas être, et chaque matin il nous semble naître. Est-ce un péché d'être enfant?

Cher Claudel, je vous serre la main avec affection.

Je vous envoie cette lettre à je ne sais trop quelle adresse : la mienne est toujours 20, Rue Cassette.

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