‹ Correspondance, 1904-1938Chapitre 136 sur 142 · Paul Claudel à André Suarès · texte numérisé non relu

Paul Claudel à André Suarès

Ambassade de France en Belgique, Bruxelles, le 20 juillet 1933.

^ion cher Suarès,

C'est sur le plan de la souffrance et non sur aucun autre cjue je vous ai jadis rencontré et que j'espérais arriver un jour jusqu'à votre âme. L'art, éternel ennemi des artistes, m'a barré le chemin, consolidant d'autres obstacles, et je me suis éloigné en soupirant, sans vous avoir oublié mais me comprenant inutile. Cela ne m'empêche pas d'apprécier votre talent. Alarsiho est une peinture magnifique, pleine d'éclat, d'un ft-ançais large, dense et superbe, et surtout j'y entends, à côté de choses qui ne me sont pas destinées, cet accent particulier qui m'avait attiré à vous, oui, je crois pouvoir dire cet appel à Dieu, auquel votre orgueil démesuré vous empêche d'entendre la réponse.

C'est la vieillesse sans doute qui fait que je suis si profondément froissé du manque absolu de réserve que vous apportez à parler des choses de l'amour physique. Je ne suis peut-être pas le seul cependant, chez qui le goût, la pudeur et la pitié s'en ressentent également offensés. Je ne connais pas les quartiers de Marseille que vous décrivez mais je cormais une certaine rue de Rio et j'avoue que l'horreur m'en a caché le pittoresque. Après tout, ces malheureux et ces malheureuses, ce sont nos frères et nos sœurs. Eux aussi ils ont été des enfants innocents.

Adieu, mon cher Suarès, l'amitié que vous gardez pour moi me touche. Croyez que je ne vous en veux pas de votre première dédicace. Je comprends parfaitement la vue que vous avez de moi et qui est partiellement justifiée, il me faut sans doute le reconnaître.

P. Cl.

l86 A ANDRÉ SUARÈS

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