Paul Claudel à André Suarès
Château de Brangues par Morestel (Isère), le 19 juillet 1938.
n Cher Suarès,
Merci de votre petit mot. Je suis heureux que ces études bibliques ne vous rebutent pas. J'ai tâché de suivre les traces des anciens Pères, et même de leurs prédécesseurs rabbiniques.
La Bible est la clef de la Création, ce qu'elle veut dire et ce qu'elle attend. Omnis creatura ingemiscit et parlurit usque adhuc expeclans revelationem filiorum Dei, dit St Paul. C'est un texte prodigieux.
Comme c'est beau, ces dernières pages que vous avez données à la N. R. F. J'aime surtout ce chapitre consacré au milan qui trace des cercles au dessus du temple, fournissant avec son ombre des plans à l'architecte. Cela me rappelle ce passage des Proverbes, où Dieu, l'oeil fixé sur sa propre sagesse, trace des cercles sur l'abîme.
Je vous serre très affectueusement la main.
P. Claudel,
Lettre 1
— Jean Suarcs.dc deux ans plus jeune que son frère André, était né à Marseille en janvier 1870. Devenu aspirant de marine, il mourut accidentellement à Toulon le 3 novembre 1903, écrasé par une rame de wagons en manœuvre sur le port. Cette mort, qui brisait une affection fraternelle d'une rare profondeur, fut pour André Suarès l'une des plus dures épreuves de sa vie. Il ne s'en remettra jamais complètement. Il a consacré à son frère un livre intitulé Sur la mort de mon frère qui a paru en 1904, à Paris, aux Éditions Frédéric Hébert et sera réédité en 191 7 par les Éditions Émile-Paul. C'est ce livre que Paul Claudel trouve « pathétique ».
— Ascenstis cordis, posuit in convalle lacrymarum est une citation approximative du psaume 84, versets 6 et 7 : Beatus vir cujus est auxilium abs te, ascensiones in corde suo disposuit, in valle lacrymarum, in loco quem posuit.
— Maurice Pottecher (né en 1867) a été le condisciple d'André Suarès au collège Sainte-Barbe, pendant les années 1885 et 1886, en classe de rhétorique supérieure. André Suarès, après un brUlant succès au Concours général (prbc d'honneur de rhétorique), y préparait lui aussi l'École Normale Supérieure où il devait être reçu, mais d'où il ne devait pas sortir agrégé. Maurice Pottecher, après avoir renoncé au Concours, sera l'auteur de nombreuses pièces dont les plus connues sont : Chacun son trésor (1899), la Passion de Jeanne d'Arc (1904), Moliire et sa femme (1909), U Valet noir (1927)- H fondera, à Bussang (Vosges), le Théâtre du Peuple dont il a exposé les principes dans un ouvrage intitulé le Théâtre du Peuple, renaissance et destinée du théâtre populaire (1899).
André Suarès a consacré à son ami une de ses chroniques de la Grande Revue en janvier 1909, à l'occasion de la représentation de Molière et sa femme, donnée le 15 janvier 1909 à l'Odéon. Cette chronique, intitulée Un lorrain à Paris, fera partie du tome II de Sur la Vie, Collection de la Grande Revue, Éditions Cornély, 1910.
De Maurice Pottecher, André Suarès dira : « Un homme qui s'efface
avec autant de soin qu'on en prend d'ordinaire à s'afficher
Il ne recherche rien, même pas un compliment, pas même la faveur de ceux qu'il oblige... (...)... Il est démocrate, sans ombre de mensonge. Il est beaucoup plus chrétien que catholique. Il est naturellement juste
pour tous les hommes; ou du moins il tâche à l'être... (...)... Il a l'étoffe des sages. »
Maurice Pottecher aura un fils, Jean, pour lequel André Suarès se prendra d'une grande amitié. Jean Pottecher sera tué pendant la guerre 191 4- 191 8. Les très belles lettres adressées par lui à ses parents seront publiées en 1926 (Éditions Émile-Paul) avec une préface d'André Suarès. Maurice Pottecher ne cessera jamais d'entretenir avec André Suarès les plus affectueuses relations. On lui devra une étude de qualité sur André Suarès dans le Monde français de février 1949.
La famille de Maurice Pottecher était en relation avec les grandsparents lorrains de Paul Claudel. On trouve là l'origine du contact entre les deux jeunes écrivains qui se sont connus à Paris, pendant leurs années d'études, et ont eu alors pour amis communs Jules Henard et Marcel Schwob.
— C'est le manuscrit de Connaissance de VEst de Paul Claudel qu'André Suarès désigne sous le titre raccourci : « votre livre de l'Est. » Connaissance de VEst paraîtra en 1907 aux Éditions du Mercure de France.
Lettre 4
— Après une absence de quatre années, Paul Claudel, alors consul de France à Fou-Tchéou, a regagné la France pour y passer plusieurs mois.
Lettre 7
— Cette lettre n'est pas la réponse à la lettre précédente d'André Suarès que Paul Claudel n'avait pas encore reçue le 13 juin 1906. C'est la lettre suivante, en date du 14 juin 1906, qui répond à la lettre de Suarès en date du 11 juin 1906.
La citation Credo, domine, adjuva incredulitalem meam, est tirée de Marc, IX, 24.
Etiamsi occident rru,sperabo in eum est une citation approximative de Job, XIII, 15 : Etiamsi occident me, in ipso sperabo. Domine, me amare te est sans doute une réminiscence de la parole de saint Pierre à Jésus : Domine, tu scis quia amo le (Jean, XXI, 15).
L'/n propria venit est une formule de l'Evangile selon saint Jean (I, II) lue chaque jour à la fin de la messe. L'apôtre y rappelle que lorsque le Verbe de Dieu vint, parmi les siens, pour l'Incarnation, «les siens ne l'ont pas reçu »; mais « qu'il a donné pouvoir de devenir enfants de Dieu à ceux qui l'ont reçu ».
— La première édition de la Ville que Paul Claudel envoie à André Suarès a paru en 1893, à la Librairie de VArt Indépendant, tirée à 225 exemplaires.
— L'écrivain Francis de Miomandre (né en 1880) est, à cette ép>oque, l'auteur d'un recueil de poèmes, les Reflets et les Souvenirs ( 1 904) . Il a consacré un long article à Paul Claudel et à André Suarès dans un petit volume intitulé Claudel et Suarès (Éditions de la Libre Esthétique, 1907). Son nom se répandra dans le grand public, grâce à ses romans dont les plus appréciés seront : Écrits sur de l'eau (igo8), le Vent et la poussière (1909), les Taupes (1921).
Francis de Miomandre a fait la connaissance de Paul Claudel, quelques années plus tôt, par l'intermédiaire de Philippe Berthelot.
Lettre 13
— C'est à Maurice Pottecher qu'André Suarès fait allusion quand il parle d'un ami qui est « la meilleure part » de lui-même.
Lettre 14
— Paul Claudel venant d'être nommé chevalier de la Légion d'honneur, André Suarès lui a envoyé aux Eaux-Chaudes une lettre de félicitations qui n'a pas été retrouvée.
Par l'expression « le petit lapin », Paul Claudel désigne Francis de Miomandre.
— André Suarès, lors d'une visite que lui a faite Paul Claudel à Meudon, a chanté en s'accompagnant au piano la plainte d'Amfortas.
Exécutant très habUe, il possède une voix d'un registre naturellement très étendu. Une autre de ses œuvres de prédilection est la Cantate de Saint André. Il commentera « la plainte d'Amfortas » dans deux études qui paraîtront en 1931 {Wagner- Amfortas, Amfortas et l'oiseau, dans Alusiciens. Édition originale : Les Livres de Louis Jou. Réédition en 1945 aux Éditions du Pavois).
« La plainte d'Amfortas [dira-t-il] est le cri le plus déchirant peutêtre qu'un homme ait fait entendre à la nature. Le désespoir y est égal à la volupté qui l'a causé et au remords qui s'ensuit : [..]... Jamais une plus profonde étreinte n'a serré d'un même embrassement la faute et l'expiation. »
André Suarès fera suivre cette étude d'un texte intitulé Amfortas et l'oiseau où il supposera qu'un oiseau dialoguant avec le héros malheureux lui dit : « Tu souffres et tu chantes. Et tu cesses de souffrir quand tu as chanté. Un tel bonheur suffit. » Cette phrase résume la pensée de Suarès sur l'Art libérateur.
Images de la Grandeur d'André Suarès est le titre d'un recueil de poèmes en prose composé en 1898-1899 et publié en 1901. (Éditions Jouaust, Paris). Cette note apposée à la dernière page du volimae en donne le ton : « Ces visions ont peuplé les rêves de la solitude et de l'ennui passionnés au cours de deux étés mortels, passés dans l'enfer de la ville et le désert des hommes. »
André Suarès entrera en relations épistolaires avec Francis Jammes en août 1905. Voici le texte de la première lettre que lui adressera le poète d'Orthèz, après avoir lu Images de la Grandeur :
Cher Monsieur Suarès,
Je ne peux vous dire encore toute l'admiration que j'ai pour ces sombres merveilles : car vous pensez bien que je ne puis parcourir ces allées sans m'arrêter longuement ici et là. Quel enchanteur! Êtes-vous descendu avec la lampe magique dans cet ardent jardin de ténèbres où le blême Aladdin cueillait des oranges orageuses?
Maintenant une question se pose, plus profonde que la feuillée entêtante où s'enivrent vos hirondelles : ces fruits sont-ils d'En-Haut ou d'en-bas? Je crois qu'ils sont d'En-Haut. Et, s'ils sont d'En-Haut, vous ne devez pas hésiter davantage. Car Là seulement est la paix qui prépare à la Paix.
Que vous avez souffert! Laissez-moi me dire votre ami,
Francis Jammes.
[Lettre inédite datée du 31 août 1905 et communiquée par M"« André Suarès.]
— En juin 1905, Paul Claudel va se reposer aux Eaux-Chaudes (Basses- Pyrénées). Francis Jammes l'y retrouve et le ramène ensuite à Orthcz. Le consul passe quelques jours en juillet chez Je poète et parachève de vive voix une conversion entreprise par lettres depuis plusieurs mois. Le 7 juillet 1905, à la Bastide Clairence (Basscs-Pyrénces), Francis Jammes communie aux côtes de Paul Claudel qui sert la messe célébrée par un père bénédictin, Dom Michel Caillava.
Lettre 15
— L'expression faelOT philosophicus signifie : la puanteur philosophique.
Lettre 17
— En juillet 1905, Paul Claudel a accompli avec Francis Jammes un pèlerinage à Lourdes.
Le confesseur dont il vient de retrouver une lettre s'appelle l'abbé Villaume, prêtre « habitué » à Saint-Médard (Paris), mort en 1902.
— La citation Tu qui es? Principium, qui et loquor vobis est tirée de Jean, VIII, 25 : Dicebant ergo ei : « Tu qui es? » Dixit eis Jésus : « Principium qui et loquor vobis. »
Le texte de Jean, XVII, 24, qui a frappé André Suarès est le suivant : Pater, quos dedisti mihi, volo ut ubi sum ego, et illi sint mecum, ut videant claritatem meam, quant dedisti mihi, quia dilexisti me ante constitutiorum mundi.
— La citation Eue quem amas irifirrruitur est tirée de Jean, XI, 3.
Lettre 18
— U Ermitage de juillet-août 1905 contient dix poèmes de Paul Claudel, réunis sous le titre générique Vers et composés d'alrxandrins très classiques. Ces poèmes feront partie du tome IV du Théâtre
igS NOTES
de Paul Claudel qui contient le Repos du Septième Jour et V Agamemnon d'' Eschyle (Paris, Mercure de France). Ils seront alors intitulés Vers, d'exil.
Lettre 19
— Durum est contra stimulum calcitrare est une citation approximative des Actes, IX, 5 : Durum est tibi contra stimulum calcitrare.
— La phrase : «J'ai été seul dans le pressoir, j'ai foulé le raisin dans mon délire et personne n'était avec moi » est une traduction abrégée d'Isaïe, LXIII, 3 : Torcular calcavi solus, et de gentibus non est vir mecum; calcavi eos infurore meo, et conculcavi eos in ira mea.
— Le livre que Paul Claudel envoie à André Suarès s'intitule les Grandes Guérisons de Lourdes. Son auteur est le docteur Boissarie (Paris, Éditions P. Téqui, 1900.)
Lettre 20
— L'état de santé d'André Suarès est toujours fragile. Son hypernervosité aggrave les malaises, communs à tous les hommes, dont il a l'occasion d'être atteint. Mais sa faiblesse constitutionnelle n'est qu'apparente. Il doublera le cap des quatre-vingts ans et succombera, le 7 septembre 1948, à une crise d'urémie.
— L'expression Et mari lucrum... est tirée de saint Paul : Philippiens, I, 21.
Lettre 23
— Le passage du Psaume auquel se réfère Paul Claudel est : Dirumpamus vincula eorum et projiciamus a nobis jugum ipsorum {Psaume
II, 3). Ce Psaume, « de l'Epiphanie », comme l'appelle Paul Claudel, est souvent utilisé par la liturgie pour honorer la royauté du Christ, mais ne figure pas à l'office de l'Epiphanie,
Lettre 24
— L'étude de Paul Claudel qu'a appréciée André Suarès est intitulée Camille Claudel, statuaire. Elle a paru dans V Occident d'août 1905.
Paul Claudel n'écrira pas d'article sur André Suarès à la mort de celui-ci.
Lettre 26
— Le père d'André Suarès est mort le 13 novembre 1892, et son frère Jean, le 4 novembre 1903, ce qui explique la phrase : « C'est l'époque de l'année où j'ai perdu tout ce que j'ai aimé. »
— Les Quatorze Prières de Francis Jamxnes ont paru en juillet 1898 dans une plaquette hors commerce imprimée par Faget à Orthez. Elles ont figuré ensuite dans le Deuil des Primevères. (Paris, Mercure de France, 1901.)
— Francis de Miomandre, dans V Occident de novembre 1905, a publié une étude louangeuse intitulée : Un lyrique du nihilisme : Suarès. Il essaie d'y démontrer qu'André Suarès est p)essimiste jusqu'au nihilisme absolu et il analyse les éléments de ce nihilisme. « Le lyrisme de M. Suarès est violent, étrange, aigu, profondément naturiste. II offre beaucoup d'analogies avec celui de Lautréamont, de Rimbaud, de Claudel. » Et il conclut : « Son nihilisme de pensée, complet, ardent et sombre, ne nuit p>oint à l'expression passionnée du lyrisme de son coeur. »
igS NOTES
Lettre 30
— La citation Non est sanitas in carne mea est extraite du Psaume, XXXVIII, 4. Ce psaume fait partie de ceux dont Paul Claudel donnera une traduction poétique. {Les Sept psaumes de la Pénitence, Éditions de la L. U. F., 1946.)
Le « petit lapin », sous la plume de Suarès, désigne, cette fois encore, Francis de Miomandre.
Lettre 31
— Gaston Deschamps (1861-1931) a pris en 1893 la succession d'Anatole France en qualité de critique littéraire du Temps. Il est généralement peu prisé de la jeune génération littéraire qui lui reproche d'être trop fermé aux tendances nouvelles. C'est ainsi qu'il s'est attiré les blâmes ou les moqueries de Francis Jammes, de Paul Claudel et d'André Gide.
Ce dernier a écrit dans son Journal (7 octobre 1905) : « On lit dans le dernier article de Gaston Deschamps : Je voudrais bien trouver des chef s-d^ œuvre parmi les innombrables romans que la librairie française déverse chaque jour sur le marché des deux mondes. J'accueille volontiers les noms nouveaux et les talents jeunes. Et je ne crois pas qu'il puisse y avoir par ma faute, dans la république des lettres, un Balzac inconnu, un Daudet méconnu, un Ferdinand Fabre inédit ou une George Sand oubliée... Et il n'a jamais parlé de Paul Valéry, ni de Paul Claudel, ni d'André Suarès, ni de Francis Jammes, ni de moi. »
La lettre d'André Suarès à Gaston Deschamps ne sera publiée ni par l'Occident, ni par aucune autre revue.
— L'expression penna struthionis signifie la plume de l'autruche.
Lettre 32
— Finalement l' Occident ne fera paraître aucune note d'André Suarès, ni de qui que ce soit, sur Gaston Deschamps.
Lettre 33
— Cette lettre d'André Suarès ne répond pas à la précédente lettre de Paul Claudel, mais à une lettre antérieure qui a été perdue.
— En 1906, Paul Claudel sera nommé consul de première classe à Tientsin et fera fonction de secrétaire à l'ambeissade de Pékin.
Lettre 34
— Le livre qu'André Suarès désirerait alors publier s'appelle : Voici V Homme, volumineux recueil d'essais en prose poétique. « Voici VHomme n'est pas un livre de pensées ni de maximes. Quiconque a du goût le devrait sentir aux proportions seules de l'ouvrage. Voici VHomme est un poème : comme les œuvres de la plus vieille antiquité, il va par bonds et par ellipses. Ni transitions, ni passages, ni escaliers visibles. Il semble être né avant l'art de la rhétorique et l'usage du développement. » C'est en ces termes qu'André Suarès présentera lui-même son livre {Notes sur deux livres. La Grande Revue du 10 octobre 1908).
— L'expression :« la pente du Mercure» est une allusion à la revue du Mercure de France à laquelle Rémy de Gourmont donne alors par ses chroniques régulières une tonalité de philosophie sceptique qui indispose aussi bien Paul Claudel qu'André Suarès.
— Celui-ci a envoyé à Paul Claudel cinq poèmes qui paraîtront dans V Occident de janvier 1906 sous l'appellation : Lais de V adieu. Ils s'intitulent respectivement : Lai de Bérénice, Lai de V Hérodiade, Lai du sacrifice. Lai de la Sainte Chapelle, Lied. Voici comment Paul Claudel présente à Albert Chapon, secrétaire de rédaction de VOccident, les pKîèmcs d'André Suarès :
« Mon cher Chapon,
«J'ai pu déterminer ce farouche Suarès à envoyer quelque chose à VOccident pour lequel il ressent une vive sympathie. II m'a envoyé quelques « lieds » que je vous transmets sous pli séparé. Il me semble que nous commençons à former à votre revue un groupKr qui a une certaine tournure. » (Extrait d'une lettre inédite communiquée par
Albert Chapon et adressée à lui vraisemblablement dans la dernière semaine de décembre 1905).
Les cinq poèmes publiés dans V Occident feront partie du volume Lais et sônes.
— L'œuvre dont le sort inquiète André Suarès est Voici l'Homme. Certaines des pensées contenues dans ce livre pourraient, à son avis, choquer Paul Claudel par le doute religieux qu'elles expriment. La réponse de Paul Claudel le rassurera.
Lettre 38
— Ben Sirach est l'auteur du livre inspiré de V Ecclésiastique.
— La citation In omnibus requiem quaesivi est tirée de l'Ecclésiastique, XXIV, II.
— Multiplicasti gentem et non magnificasti laetitiam est une citation extraite d'Isaïe, IX, 3.
— Le texte : « J'ai trouvé la femme plus amère que la mort. Ne livre pas tes années à la cruelle, ses pas mènent vers l'intérieur de la mort. Et la sagesse aussi est une vanité. J'ai connu que tout est vanité », est un assemblage de plusieurs textes tirés de deux versets des Proverbes, V, 5 et 9 et de VEcclésiaste, I, 14, VII, 27).
— Subjecta est creattira vanitati non volens est une citation approximative de saint Paul. [Épître aux Romains, VIII, 20.)
La formule de VEcclésiaste, I, 2 : Vanitas vanilatum et omnia vanitas est citée dans V Imitation de Jésus-Christ qui souligne fortement le but essentiel de la vie chrétienne en opposant à l'universelle vanité des choses de ce monde la valeur unique de l'amour de Dieu. C'est pourquoi l'Imitation ajoute ce que Paul Claudel appelle une restriction : praeter amare Deum et illi solum servire.
— Qohelet est la transcription du nom hébreu de VEcclésiaste.
— La famille Suarès est d'origine à la fois Israélite et italienne. Le grand-père paternel de l'écrivain, Isaac Azzaria Suarès, naquit à Livourne en 1799 et vint en 1855 se fixer à Marseille après avoir épousé une Marseillaise : Louise-Apolline Marini dont il eut un fils Jacob-David-Alfred Suarès, né à Gênes en 1837. Jacob Suarès vécut à Marseille où il exerça le métier de courtier de commerce. Il épousa à Paris le 11 juillet 1867 Charlotte Cohen qui lui donna trois enfants : Isaac-Félix Suarès, Abraham-David Suarès et Esther Suarès.
Le premier adopta le prénom d'André et le second celui de Jean. Par sa mère, Isaac-Félix-André Suarès hérita de sang breton puisque Charlotte Cohen avait cllc-mcme pour mère Alexandrine Favre, issue d'une famille terrienne et catholique de Bretagne.
Lettre 39
— Tune surrexit Job et scidit vestimenta sua; et dixit : nudus sum est une citation abrégée de Job, I, 20-21. Voici le texte intégral : Tune surrexit Job, et scidit vestimenta sua, et tonso capite corruens in terram, adoravit et dixit nudus egressus sum de utero matris meae, et nudus revertar illuc.
— L'ouvrage dont André Suarès parle en post-scriptum est : Voici VHomme. Le livre de Paul Claudel que les Éditions du Mercure de France ont publié et qu'André Suarès prend pour modèle est la première édition de Connaissance de l'Est (1900).
— André Suarès manifeste ici à l'égard des Israélites des sentiments d'hostilité que l'on peut certainement attribuer à un emportement passager. Nous reproduisons ci-dessous le texte d'une lettre que M™« André Suarès retrouvera dans les papiers de l'écrivain et dont le destinataire est inconnu. Cette lettre est l'exacte expression de la position spirituelle d'.^ndré Suarès vis-à-vis des Juifs et du judaïsme :
3 juillet.
Votre question. Monsieur, est de celles que je ne me laisse poser par personne.
Il y a plus d'une race en moi. Et je ne me sens d'aucune. Si les Juifs sont une race, qu'ils disparaissent.
J'ai horreur de la race. Il n'est de race, que là où il n'y a pas d'individus. A mes yeux, la race est le troupeau : la race est la Barbarie. Je fais la Guerre à tous les Barbares, en tous les ordres. Je suis antisémite avec les Juifs, et pour les Juifs avec les antbémites.
Croyez, Monsieur, à mes très bons compliments.
SuARàs.
Lettre 40
— Coenaculum grande, stratum est une expression tirée de Luc, XXII, 12, dont le texte est exactement : coenaculum magnum stratum.
— L'abbé Baudrillart, alors confesseur de Paul Claudel, est le futur cardinal, recteur de l'Institut catholique de Paris et membre de l'Académie française. Le 3 novembre 191 1, à l'occasion de la messe du Saint-Esprit, en l'église des Carmes, il fera un sermon sur le thème Piété agissante, piété éclairée, piété aimante qui reprendra les arguments poétiques du Magnificat de Paul Claudel.
— L'allusion d'André Suarès à Job est un rappel des conseils innombrables que Job, retiré dans le désert, reçut de ses trois amis, Eliphaz de Théman, Baldad de Suhé et Sophar de Naama, alors qu'il était dégoûté de la vie. ( Taedet animam meam vitae meae, Job, X, I.) Mais en face de ces suggestions amicales, Suarès estime qu'il n'a le droit d'escamoter aucune des doctrines proposées. (Le Supplantator est celui qui donne un croc-en-jambe.)
Lettre 42
— La citation Qui accipiunt cum laetitia est sans doute une réminiscence de Luc, VIII, 13 ; qui cum audierint cum gaudio suscipiunt verbum.
— La citation Qui audiunt sicut carmen musicum a pour origine un texte d'Ezéchiel, XXXIII, 32 : Et es eis quasi carmen musicum.
— Le texte : « Et même si une mère oubliait son enfant, et moi je ne l'oublierais pas, dit le Seigneur des armées » est une réminiscence d'Isaïe, XLIX, 15 : numquid oblivisci potest mulier infantem suum, ut non misereatur filio uteri sui? Etsi illa oblita fuerit, ego tamen non obliviscar tui.
Lettre 43
— Les deux amis fidèles dont André Suarès parle sont Maurice Pottecher et Edouard Latil. Il fei;a de nouveau allusion à ce dernier dans la lettre du 2 février 1906 {n° 45).
Lettre 44
— En 1906, lors de Tapplication de la Loi de séparation de l'Église et de l'État, les inventaires des biens religieux donnent lieu à des manifestations de défense catholique. Les fidèles ayant voulu interdire Tacrès de certaines églises aux fonctionnaires chargés d'accomplir les formalités, les troupes ont dû intervenir pour rétablir l'ordre. Paul Claudel a participé à la protection de Sainte-Clotilde, de Saint-Roch et de Saint-Pierre-du-Gros-Caillou.
— Alfred Vallette, directeur des Éditions du Mercure de France à qui Paul Qaudel avait soumis le manuscrit de Voici V Homme, d'André Suarès, a refusé de le publier.
Lettre 45
— « L'ami de Toulon » qui veut aider André Suarès à publier Voici r Homme est Edouard Latil, un industriel artiste et lettré qui demeurera l'un de ses plus fidèles et sûrs amis. Depuis 1899 il entretient avec lui une correspondance qui ne prendra fin qu'à sa mort.
Lettre 46
— Adrien Mithouard (i 864-191 9) a fondé la revue V Occident en collaboration avec Albert Chapon. Il est l'auteur d'essais philosophiques et de recueils de poèmes : U Récital mystique, l'Iris exaspéré, le Tourment de l'Unité, les Impossibles Noces, le Pauvre Pécheur. Il abandonnera la littérature « active » pour la politique et deviendra président du Conseil municipal p>endant la guerre 1 914-1918. Contrairement à ce que pense Paul Claudel, V Occident est disposé à patrormer des éditions.
Lettre 47
— C'est Rémy de Gourmont qu'/\ndré Suarès désigne par l'expression « le mauvais clerc ».
— La Lettre sur les dogmes qu'André Suarès regrette de n'avoir pas reçue, est un texte rédigé par Paul Claudel, à la demande de plusieurs de ses amis. Cette « lettre » est imprimée et se présente comme un tract de quatre pages sur papier de Chine. Elle porte le titre : Abrégé de toute la doctrine chrétienne. Paul Claudel l'enverra à Francis Janunes, à Arthur Fontaine et à Jacques Rivière. En voici le texte intégral :
Abrégé de toute la doctrine chrétienne.
— Dieu est l'Être parfait, en qui toute puissance est acte, inaccessible à nos sens, et de qui nous pouvons affirmer seulement qu'il est et ce qu'il n'est pas.
— A quoi reconnaissons-nous un être vivant que nous ne voyons pas ? Au mouvement qu'il détermine. La taupe sous la terre, le lièvre dans la haie, le cœur sous les doigts. Or nous voyons que tout l'univers remue. Tout en ce monde est mouvement et témoigne de l'agitation sacrée de la créature, toujours en état de création, incapable d'exister par elle-même, de subsister, en présence du Créateur immobile; tout trahit l'afflux.
— La foi nous permet d'aller plus avant dans le mystère de la physiologie divine et d'y distinguer trois relations, ou fonctions, ou rôles, ou personnes : le Père, qui engendre; le Fils, ou Parole, ou Raison, qui en existant dit éternellement au Père ce qu'il est; V Esprit, ou Émanation, ou Amour, qui est de l'un à l'autre la Procession, l'Haleine inspirée et aspirée :
— Dieu étant tout-puissant n'a créé que des choses bonnes. On appelle bonne une chose exactement adaptée à son service : une bonne plume, un bon cheval; plus ou moins bonne suivant que plus ou moins adaptée. Dieu n'a créé que des choses très bonnes, c'est-à-dire parfaitement adaptées suivant leur ordre à lui rendre un témoignage évident, à le clarifier. L'imperfection de l'ouvrage ne résulte en effet que d'un obstacle étranger à la volonté de l'ouvrier.
— Or, nous voyons qu'actuellement et en fait les choses ne sont plus très bonnes, c'est-à-dire parfaitement adaptées à nos yeux à rendre à leur Créateur un témoignage clair. Nous ne comprenons plus leur langage. Que dire, si nous nous regardons nous-mêmes?
— Nous vivons donc dans un état de désordre. Il y a eu une viciation de V Ordre primitif, du commandement qui a enjoint aux choses d'apparaître; un gauchissement de certains rouages qui cause du frottement daas tout l'appareil. •
— Ce désordre par définition ne peut être l'œuvre du Créateur.
puisque toute chose est bonne de ce seul fait qu'elle est son œuvre. Il ne peut donc ôtrc l'œuvre que de la créature libre, libre de se prendre elle-même pour fin, au lieu de Dieu qui n'a pas de fin. Différence, préférence. Cette préférence vicieuse est le péché dit originel, qui a pour cause cette différence originelle d'avec Dieu en qui l'être se complaît, se plaît en tant que tel.
— La conséquence du p>éché originel, par qui l'être fini se choisit pour fin, est la Fin, ou mort, ou séparation. Séparation des anges rebelles éternellement inassimilablcs à la vie, mort de l'homme qui perd son corps ou la différence essentielle en qui il s'était complu.
— Par le péché l'homme a soustrait à Dieu son corps, le service de son corps (à qui toute la nature se rattache solidairement). Il cesse d'être adapte. Ce qu'il a dérobé innocent, il ne peut le rendre pécheur. Dieu seul peut rendre Dieu (ou l'œuvre de Dieu) à Dieu, par une espèce de recréation, de regénération. — Fiat, dit le Père, voluntas mea. — Fiat voluntas lua, répond le Fils.
— Après la faute, l'homme cache, avoue, retrouve, enfouit son origine et son larcin au ventre de la femme : Dieu ressort apr^s les générations révolues du sein de Marie Immaculée.
— Par la faute l'homme a accepté la fin, ou mort, ou limite, ou séparation; par la croix, le Fils de l'homme a accepté la fin, ou mort, ou destruction de la limite et de la séparation.
— Par notre union au Christ, son chef, dans l'unité visible de l'Église, le corps des fidèles est restitué à Dieu.
— Il faut communiquer au Christ. Pour tenir à la tête, il faut être corps. Nous sommes corps de l'Église par notre soumission à la forme, c'est-à-dire aux pasteurs légitimes, et par notre participation à la vie, c'est-à-dire aux sacrements qui en sont les canaux.
— Le Christ est avec nous. Il ne cesse pas d'être présent à son Église, comme docteur par le pape et la hiérarchie, comme médecin par le sacrement de pénitence, comme nourriture par l'Eucharistie.
— Ainsi la joie étemelle n'est pas loin de nous. Ce n'est pas un rêve ou un app>étit morbide, c'est un besoin organique et légitime de notre nature, le plus essentiel. « Le Royaume des Cieux est en nous. » Il réside dans un acte libre de notre volonté, dans un consentement à la Grâce qui nous sollicite. Royaume, soumission à un « ordre » accepté. Il consiste dans l'ordre restitué de la créature soumise à son Créateur et, à sa place, participant à sa vie. Fiat voluntas tua.
— C'est pourquoi la Vérité catholique s'apprend le mieux, non pas théoriquement par le seul mouvement de la tête qui écoute, mab pratiquement par le placement de toute notre personne dans son ordre vrai, comme un mot qui est mis à sa place, par l'orientation dans le site, par le ser\ice dans le corp».
— La citation Memoria vestra comparabitur cineri et redigrntur in lutum cervices vestrae est extraite de Job, XIII, 12.
— La formule Tacete paulisper qui signifie « Taisez-vous un peu » est sans doute une allusion aux exhortations à l'attention par lesquelles débutent volontiers les interlocuteurs dans le Livre de Job.
Lettre 49
— Paul Claudel a envoyé à André Suarès une somme d'argent pour l'aider à publier Voici l'Homme. Le souscripteur passionné qui fait la moitié des frais de publication est Edouard Latil, dont André Suarès a déjà parlé dans ses lettres des 30 janvier et 2 février 1906 (nos 43 et 45).
— L'amitié, vieille de quinze ans et qui, aux dires d'André Suarès, n'en finit pas de mourir, est celle de Romain Rolland.
C'est à l'École Normale Supérieure que les deux écrivains se sont connus, attirés l'un vers l'autre par une commune passion pour la musique. La priorité accordée par l'un au fait social et par l'autre au phénomène individuel sera à l'origine d'un désaccord que n'empêcheront finalement pas de triompher des exhortations aussi sensées et sensibles que celle dont une lettre de Romain Rolland nous offre l'exemple :
«...Encore une fois, je trouve bien que tu sois comme tu es. Mais je suis comme je suis. Tu ne me comprends pas. — Il est dangereux de s'obstiner à faire marcher ensemble, côte à côte, du même pas, deux êtres trop différents. En amitié, comme en amour. Faisons chacun notre tâche, et ne perdons pas nos forces à nous affirmer l'un contre l'autre. Nous sommes alliés contre la médiocrité du monde.
Ton Romain Rolland. »
(Fragment de lettre inédite datée du 16 février 1908 et communiquée par M°*e Romain Rolland.)
Lettre 50
— Le drame dont Paul Claudel vient d'achever le « recopiage » est Partage de Midi que la Bibliothèque de Y Occident va publier en 1906 avec un tirage limité à 150 exemplaires sur hollande numérotés à la presse et non mis dans le commerce.
Lettre 51
— Paul Claudel, après avoir essuyé le refus d'Alfred Vallette aux Éditions du Mercure de France, a proposé à André Suarès de confier son manuscrit aux Éditions de V Occident où lui-même va publier Partage de Midi. La Bibliothèque de V Occident acceptera d'entreprendre l'édition de Voici l'Homme.
Lettre 52
— La citation InUrpone tuis interdum gaudia curis « Fais alterner tes plaisirs et tes soucis », est tirée d'Ovide.
— Le 15 mars 1906, Paul Claudel épousera M^'^ Reine Sainte-Marie Perrin en la chapelle de l'hospice des Incurables de Lyon.
— Le « petit document » que Paul Claudel envoie à André Suarès est V Abrégé de toute la doctrine chrétienne qui lui avait été déjà réclamé dans la lettre du 22 février 1906 {n9 48).
— André Suarès, lisant cette lettre, y porte au crayon les notations suivantes : Après «j'en garde une impression de mélancolie», il écrit : Et moi, quelle déception! Après : « Écrivez-moi et je vous écrirai » : Aon — écris-moi et je te répondrai. Après : « Je vous ai envoyé ma petite feuille, n'est-ce pas? » : Hé, je n'ai que faire de petites feuilles, c'est de grand cœur que j'ai besoin. Dans la marge, il trace cette phrase, qui semble se rapporter au désir exprimé par Paul Claudel de recevoir une réponse : NON, tu m'as trompé.
Lettre 57
— Paul Claudel demeurera en Chine jusqu'en 1909. Pékin sera p>our lui une étape sur le chemin de Tientsin où il vient d'être nommé consul. C'est encore à VAbrégé de toute la doctrine chrétienne qu'il fait allusion dans son post-scriptum en l'appelant : « Ma petite feuille. »
Lettre 59
— L'expression Vocans quem devoret est une réminiscence de la phrase de la Première Épître de saint Pierre, V, 8 ; quasrens quem devoret.
— L'ami d'André Suarès, qui demeure dans les Vosges, est Maurice Pottecher, celui qui réside en Provence est Edouard Latil.
Lettre 60
— Cinq ans auparavant, en 1901, André Suarès a fait la connaissance de celle qui deviendra sa compagne, M^l® Albertine Thomann.
— Il évoque de nouveau le jour de la mort de son frère Jean, le 4 novembre 1903, en parlant de « tel jour de novembre qui l'a coupé de toute la terre ».
Lettre 61
— La citation Nuntius bonus de terra longinqua est sans doute une réminiscence lointaine de Josué, IX, 6 : De terra longinqua venimus pacem vobiscum facere cupientes.
— Paul Claudel est en train d'écrire l'ode intitulée l'Esprit et VEau, la deuxième de ses Cinq Grandes Odes. Il s'inquiète du retard apporté à la publication de Partage de Midi par les Éditions de V Occident.
— A l'occasion de l'affaire Dreyfus, les rapports qu'il entretenait avec Maurice Pottecher, dont les opinions ne concordaient pas avec les siennes, ont subi un refroidissement. (Par la suite, les deux amis reprendront, épistolairement, un contact affectueux mais ne se reverront plus).
— Le 21 janvier 1907 naîtra Marie, première fille de Paul Claudel. C'est à l'occasion de cette naissance que le poète, dans la joie de la paternité, écrira Magnificat, sa troisième Ode.
Lettre 62
— U Occident de juillet 1906 a publié un fragment tiré de Voici r Homme et intitulé Églises, qui comporte pour sous-titres : Mon Royaume pour une certitude. Contre l'Église, Voix de l'Église, Croisade, Source de la Prière, Églises du monde.
— Le Saint est un roman de l'écrivain italien Fogazzaro.
— André Suarès a habité Meudon avant de venir, en 1906, se fixer à Paris : 1 7, rue Méchain, XIV-".
Lettre 64
— Le Cantiqtu de Mesa est un des sommets de Partage de Midi. Paul Claudel y a exprimé l'exaltation du pécheur repentant qui, dans une impression de soulagement, attend la mort et se confie solennellement à Dieu.
Lettre 65
— .\ndré Suarès, qui n'avait pas reçu de lettres de Paul Claudel depuis plusieurs mois et qui avait renoncé à écrire à son lointain ami, a été touché le même jour, 13 novembre 1906, par les deux lettres expédiées les 9 et 17 septembre de Tientsin. C'est ce qui explique que le soir même il réponde à Paul Claudel pour corriger reflfet de sa lettre de rupture écrite la veille.
André Suarès exhale dans cette lettre une désespérance aussi grande parce que c'est le jour anniversaire de la mort de son frère (4 novembre 1903)-
— « Dieu n'habite pas les corps bien portants » est une formule connue dont le pessimisme souligne avec excès que la souffrance est un élément inévitable de la vie spirituelle authentique. Elle s'apparente, par exemple, au jansénisme de Pascal voyant dans la maladie l'état normal du chrétien.
— Albert Chapon est, à la fois, le secrétaire de rédaction de l'Occident et le directeur des Éditions que patronne la revue. Aux côtés de son grand ami Adrien Mithouard, il se dévouera sans compter pendant 13 années (de 1901 à 1914) pour faire vivre une tribune littéraire qui jouera un rôle important dans le rayonnement de la spiritualité française au début du xx^ siècle. Le comité de rédaction de la revue comprend, outre Adrien Mithouard et Albert Chapon : René de Castéra, Maurice Denis, Louis Rouart, Robert de Souza et Francis Viélé-Griffin. Parmi les collaborateurs, on remarque : Maurice Barrés, Paul Valéry, André Gide, Vincent d'Indy. André Suarès évoquera en 1922 les milieux fraternels de V Occident et la giande amitié de Mithouard et d'Albert Chapon dans un ouvrage collectif, intitulé la Bièvre [Éd. Corrozet, Paris], dont il rédigera l'introduction et la postface. Il y dira notamment : « Au collège même, à Stanislas, la musique avait donné à Adrien Mithouard son cher ami Albert Chapon, ce modèle de dévouement, dont l'affection fidèle, après l'avoir secondé en tout, se prolonge au-delà de la tombe. J'estime très haut cette union fraternelle de la pensée qui est le propre de l'amitié virile et son plus pur privilège. » [/« memoriam d'Adrien Mithouard,]
Lettre 67
— Cette lettre répond à la fois aux trois lettres de Suarès datées des 27 octobre, 2 novembre et 3 novembre 1906.
— L'expression Et ego rejiciam vos est tirée de Matthieu XI, 28.
— La citation Durum est contra stimulum calcitrare a déjà ^té employée par Paul Claudel dans sa lettre du 2 septembre 1905. Elle est tirée des Actes, IX, 5.
— Le Bénédictin Dom Besse, ami et conseiller de Paul Claudel, était maître des novices à l'abbaye de Ligugé. Après l'expulsion des ordres monastiques, les Bénédictins de Ligugé sont allés se fixer à Chévetogne, dans le Luxembourg belge.
— L'expression allemande Muss es sein? qui signifie Cela doit-il être? constitue l'argument du IV^ quatuor de Beethoven. Trois mois plus tard, Paul Claudel emploiera de nouveau cette formule pour stimu-
1er Jacques Rivière, sollicité comme André Suarès par la foi catholique, et comme lui hcsilam : « Venez à Dieu qui vous appelle. Je le sais, c'est un moment de terrible angoisse, mais il le faut. C'est la question qui fait le thème de l'un des derniers quatuors de Beethoven. Muss es sein? Et cette grande âme rép>ond sur des notes altérées. Es muss sein! Es muss sein! » (Tientsin, 3 mars 1907, Correspondance Rivière-Claudel, Pion, 1926.)
A l'occasion d'une conférence sur Romain Rolland (Bruxelles, 1948), Paul Claudel commentera une fois encore la question et la réponse que Beethoven en 1826 a inscrites en tête de son Seizième quatuor en fa majeur, op. 135. Romain Rolland commentera longuement ce quatuor dans son ouvrage consacré à Beethoven, les Grandes Époques créatrices. I. La Catliédrale interrompue. II. Les derniers Quatuors.
— « I..es Sept O» désignent les sept « antiennes à Magnificat » des vêpres du 1 7 au 23 décembre parce que ces antiennes commencent par O (0 Sapientia! etc..) La beauté de leur mélodie grégorienne et celle de leur texte exprimant une fervente attente du Messie libérateur les font considérer comme l'un des chefs-d'œuvre de la liturgie.
Lettre 68
— Cette lettre a été envoyée avant qu'André Suarès ait reçu celle de Paul Claudel en date du 17 décembre 1906.
Lettre 69
— Ferdinand Brunetière (1849- 1907) avait été l'un des professeur d'/Vndré Suarès à l'École Normale Supérieure. Il avait fait obtenir à son ancien élève le prix Montyon de littérature (mille francs) pour son ouvrage consacré à la Bretagne : Le Livre de l'Émeraude. (Éditions Calmann-Lévy, Paris, 1902.)
André Suarès n'a jamais perdu une occasion de lui manifester sa gratitude. Dans une lettre (adressée soit à son frère Jean, soit à Edouard Latil) dont il a gardé copie et qui semble dater de 1903, il a écrit :
«J'ai dit et j'ai publié autrefois beaucoup de mal de Brimetièrc. J'ai appris à l'estimer depuis. Quoi qu'il arrive, pour moi il a valu mieux que les autres.
« Brunetière passera toujours le premier, je lui suis attaché par tinc
affectueuse reconnaissance; non seulement il m'a accueilli, lui seul et le premier, mais aujourd'hui encore, lui seul me traite de telle sorte que la politesse des autres me paraît froide, si je la compare à l'espèce de profond intérêt qu'il semble prendre à mes œuvres.
« Brunetière a été beaucoup plus que flatteur, — qu'ai-je affaire de flatterie?
« Il a été amical, il a eu cette vraie bonté qui naît du cœur. Je ne pixis douter qu'à ses yeux, je ne suis pas pareil aux autres; cela m'a été doux non comme louange; mais c'est me comprendre : seule justice qui vaille.» (Lettre inédite communiquée par M^^^ André Suarès.)
— André Suarès redira son estime pour Brunetière dans une étude publiée par la Grande Revue du 25 février 1908 puis incorporée au Tome i^r de ses essais réunis sous le titre Sur la vie. (Edition originale, collection de la Grande Revue, Paris, 1909. Réédition augmentée, Éditions Émile-Paul, Paris, 1925.) En outre, il fera précéder son étude sur Ibsen d'un avant-propos qui témoigne une fois encore de ses sentiments de reconnaissance. C'était en effet Brunetière qui, le premier, avait apprécié cette étude et l'avait fait paraître dans la Revue des Deux Mondes (15 août et 15 septembre 1903). Voici la première phrase de l'introduction de Suarès : «Je ne vous ôterai point, dans la mort, la part de respect et d'affection que vous avez conquise sur mon cœur rebelle; mais au contraire, je la ferai plus grande, maintenant que vous en avez plus besoin, et qu'au regret de votre perte, mesurant le prix de votre présence, je sens grandir le sentiment de ce que je vous ai dû. » ( Trois Hommes : Pascal, Ibsen, Dostoïevski, Éd. de la N. R. F., 1913. Reédition en 1950 )
— Le désir d'André Suarès d'entrer dans la carrière consulaire a Correspondu seulement à une velléité, presque à une boutade.
— Goudéa était prince de Tellô, ville de Mésopotamie, dans la région sumérienne. (Basse-Ghaldée.)
— Voici l'Homme d'André Suarès, ayant captivé Élémir Bourges, a recueilli sa voix à l'occasion du prix Concourt décerné à la fin de l'année 1906. Si l'on en croit Paul Claudel, dans sa lettre du 30 juin 1907, deux autres voix se sont portées sur André Suarès, celles de Léon Hennique et de Rosny aîné. Cette année-là, c'est Dingley l'illustre écrivain, de Jérôme et Jean Tharaud, qui a obtenu le prix Concourt. Il pourrait paraître étonnant que certains des membres de l'Académie Concourt aient songé à couronner un recueil d'essais philosophiques et non pas un roman. Mais il faut admettre qu'en
1906 les partisans d'André Suarès n'avaient pas encore interprété de façon restrictive le Testament des Concourt, comme semble le faire de nos jours l'unanimité des Académiciens. Reportons-nous au document. Nous y lisons cette phrase qui justifie le vote pour Voici r Homme : « Ce prix sera donné au meilleur roman, au meilleur recueil de nouvelles, au meilleur volume d'impressions, au meilleur volume d'images en prose et exclusivement en prose publié dans l'amiéc. »
Lettre 71
— Cette lettre répond à des questions posées à Paul Claudel dans une missive qui n'a pas été retrouvée.
Lettre 72
— La citation Facienti quod est in se non negatur gratin est tirée de l'adage : Facienti quod in se est, Deus non denegat gratiam par lequel on veut exprimer que l'homme répondant avec bonne volonté aux avances de la grâce sera conduit vers la justification.
Lettre 73
— Cette lettre répond, non à la précédente que Suarès n'a pas encore eu le temps de recevoir mais à celle du 2 février 1907.
— Et enmt duo in came una est une formule que l'on trouve dans la Genèse II, 24, V Évangile selon saint Matthieu, XIX, 5 et VÉpître aux Éphisiens, V, 31.
Lettre 74
— C'est par ironie qu'André Suarès appelle Lavedan « le poëte du Duel». Le Duel est une pièce en trois actes représentée pour la première fois à la Comédie-Française le 17 avril 1905.
— Et aurum terrae illius pessimum est signifie : « Et l'or de cette terre est détestable. »
Lettre 75
— La citation incomplète de Dostoïevski est tirée de VIdiot.
— Paul Claudel ne sera pas envoyé en mission à Calcutta. Il demeurera à Tientsin jusqu'en 190g.
Lettre 77
— La citation OÏy] 8'AlàvToç ^mjt] [TeXafiWvtaSao] V6091V açeoTTjxei signifie : « l'ombre d'Ajax [le fils de Télamon], se tenait à l'écart, seule.» Elle est extraite d'Homère. {Odyssée, XI, 543.)
— Quand André Suarès dit que « ceux de l' Occident comme les autres » lui tournent le dos, il se laisse abuser par son amertume du moment, car Adrien Mithouard et Albert Chapon sont justement en train de lui prouver leur confiance en publiant son nouvel ouvrage : Bouclier du Zodiaque.
— Les Cinq Grandes Odes suivies d'un processionnal pour saluer le siècle nouveau seront publiées finalement en 191 o par la Bibliothèque de
NOTES i2I5
VOccid^nt (tirage limité à 215 exemplaires). En 1905, les mêmes Éditions ont déjà publié la première Ode — Les Muses — sous la forme d'une plaquette. Les Cinq Grandes Odes seront rééditées par les Éditions de la .Y. R. F. en 191 2 puis en 191 3, avec des arguments complémentaires.
— La note d'.Xndré Suarès concernant Huysmans a dû être tracée par lui directement sur son exemplaire d'/l Rebours, paru en 1884.
Dans la Grande Revue (juin 1907), André Suarès a écrit un article intitulé Huysmans, Conversions dans lequel il a expliqué le processus de la conversion du romancier. Citons cette phrase qui résume l'étude : « Huysmans est le type du converti et du commun néophyte. Non seulement il a commencé par ne pas croire; mais il niait. »
Lettre 79
— C'est à La Grande Revue qu'André Suarès collabore alors régulièrement à la fois sous son nom quand il y publie de longues études occasionnelles, et sous le pseudonyme Yves Scantrel, dans ses chroniques intitulées Sur la vie. En 1910, .\lain Fournier commentera ainsi cette collaboration : « Félicitons la Grande Revue des notes Sur la vie qu'elle nous donne depuis trois ans. Suarès sous le pseudonyme de Scantrel y parle à la foule. C'était une entreprise singulièrement audacieuse, que d'offrir à ce solitaire l'occasion de parler de « l'enfer » où il est plongé, d'écrire chaque semaine la critique de ce monde où « rien n'est ». [Sur la vie. Essais dans la Nouvelle Revue Française du i^' avril 1910.]
La pièce de Suarès qu'il est question de jouer est la Tragédie d'EUktre et Oreste publiée en 1905 par Charles Péguy. (Cahiers de la Quinzaine, 6* série, n° 11.) Cette œuvre intéresse Gabriel Boissy mais finalement elle ne sera pas portée à la scène. En novembre 1950,1a Radiodiffusion française lui donnera la publicité qu'elle mérite, sous le patronage d'Henry Barraud, avec une mise en ondes de Jean Doat.
L'Art poétique de Paul Claudel comprend : Connaissarue du temps. Traita de la Co-naissarue au monde et de soi-même. Développement de C Église. Il verra le jour le 21 juin 1907, sous le signe des Éditions du Mercure de France. André Gide, qui en corrige alors les épreuves, a écrit dans son Journal (16 mai 1905) :« Perplexités, en corrigeant pour Claudel les épreuves de Co-naissance au monde et de soi-même; si souvent la grammaire et la syntaxe y sont volontairement violentées que je crains, par endroits, de prendre pKJur faute quelque anomalie délibérée. »
2l6 NOTES
Lettre 80
— Le Z^itgeist signifie « l'Esprit du temps ».
— Les deux traités de Paul Claudel qui, d'après celui-ci, auraient des points de ressemblance avec U évolution créatrice sont : Connaissance du temps et Traité de la Co-naissance au monde et de soi-même. Dans sa lettre du 10 janvier 1908, Paul Claudel se référera à une opinion de Bergson sur « les efFets imprévisibles et disproportionnés aux causes ».
Bergson et Paul Claudel échangeront plus tard quelques lettres cordiales, mais sur un plan plus intellectuel qu'amical.
— L'expression Ipse posuit fines est une réminiscence de la formule du Psaume CXLVII, 14 : Qui posuit fines tuos pacem.
— L'origine de la citation Omnia fecit valde bona se trouve dans la Genèse I, 131 : Viditque Deus cuncta quae fecerat, et erant valde bona.
La revue belge Antée, qu'en 1906 André Gide et Francis Vielé- Griffin ont tenté de ranimer, cessera de paraître en 1908. Paul Claudel y a publié la traduction d'un poème de Coventry Patmore dans le numéro de janvier 1906. Il traduira plus tard quelques poèmes du recueil intitulé The unknown Eros et les fera paraître dans la Nouvelle Revue Française, précédés d'une étude de Valéry Larbaud sur Coventry Patmore (numéros des i^r septembre et i^' octobre 191 1).
— Philippe Berthelot (1866- 1934) est alors sous-directeur des affaires d'Asie au Qjaai d'Orsay. Il sera nommé ministre plénipotentiaire en 191 1. Pendant la guerre 1914-1918, il jouera un rôle diplomatique important qui lui vaudra d'être nommé directeur des affaires politiques puis ambassadeur et secrétaire général du ministère des Affaires étrangères jusqu'en 1932. Il a connu Paul Claudel dès 1902 en Chine, et il entretiendra avec lui, jusqu'à sa mort, les relations les plus amicales.
— Le peintre Auguste Bréal, fils de Michel Bréal, est un ami intime de Philippe Berthelot qui le fera connaître à Paul Claudel. Il a accompli ses études avec André Gide à l'École alsacienne.
— André Suarès, qui juge qu'il a toujours vingt-trois ans par le manque de succès, est alors âgé de trente-neuf ans.
Lettre 82
— Cette lettre est une réponse écrite le même jour que la lettre précédente, tout de suite après la réception de la lettre de Paul Claudel en date du 30 juin 1907.
— C'est encore à la représentation éventuelle d'Élektre et OreiU que fait allusion André Suarès.
Lettre 83
— La Qtiatrième Ode de Paul Claudel s'appelle la Aluse qui est la grâce. Elle a été écrite à Tientsin en 1907. Elle a pour thème « l'invasion de l'ivresse poétique » et consiste en un dialogue du poète « avec la Muse qui devient peu à peu la Grâce ».
— Paul Claudel, en 1900, avait hésité entre la prêtrise et la poursuite de sa carrière diplomatique. A l'issue d'une retraite à l'abbaye de Ligugé, et sur les conseils des Bénédictins, il avait choisi la vie laïque et il avait rejoint son poste en Chine au début de l'année 1901.
— Le mot anglais peeiish signifie : « désagréable à entendre, désobligeant ».
— Gabriel Frizeau est un lettré bordelais ami de Francis Jammes. Comme ce dernier, il a été ramené à la foi par Paul Claudel.
— En disant « Néron seul l'a connu », Paul Claudel veut exprimer ironiquement cette idée que Néron seul a connu « le développement harmonieux et intégral » de sa nature en se donnant à fond au Mal et en n'apF)ortant aucune entrave à ce qu'il croyait être son génie d'artiste. De son côté, André Suarès — est-ce un écho à cette réflexion de Paul Claudel ? — consacrera une page à Néron dans ses Réflexions SUT la décadence {La Grande Reiue des 25 août et 10 septembre 1907). Il dira notamment de l'emjxrreur : « Il est le vrai héros de la décadence. En parodiant la souveraineté, il aide au grand œuvre de la destruction. »
2l8 NOTES
— Les deux livres de Paul Claudel qui viennent de paraître avec le même achevé d'imprimer (21 juin 1907) sont : Art poétique (édition originale) et Connaissance de l'Est (deuxième édition, en partie originale) .
Lettre 84
— Quand André Suarès écrit : « Après dix-huit ans, j'ai été refusé par tout jury, en tout concours ou examen », il rappelle son échec à l'agrégation, alors qu'il était élève à l'École Normale Supérieure.
— André Suarès n'abandonnera pas le projet qu'il a formé de composer des Odes, mais ces Odes ne seront pas publiées de son vivant.
— Francis Jammes s'est fiancé le 19 août 1907, à Lourdes, avec Geneviève Gœdorp, dont le nom a une consonance hollandaise mais est porté par une famille de militaires fixée en France depuis de longues générations. Le mariage du poète d'Orthez avec Geneviève Gœdorp aura lieu le 8 octobre 1907 à Bucy-le-Long (Aisne).
— Cçtte lettre répond aux deux lettres de Suarès en date du 29 juillet 1907.
— Le romancier Élémir Bourges (1852- 1925) est un des meilleurs amis de Paul Claudel par l'intermédiaire duquel il a appris à connaître et à aimer l'œuvre d'André Suarès.
— Le Processionnal dont parle Paxol Claudel prendra pour titre définitif : Processionnal pour saluer le siècle nouveau. Il paraîtra à la suite des Cinq Grandes Odes.
— Le projet de porter à la scène Partage de Midi, à Berlin, en 1907- 1908, ne se réalisera pas, mais Franz Bleï, traducteur allemand d'André Gide et recommandé par ce dernier à Paul Claudel, mènera à bien la première traduction en langue étrangère de Partage de Midi.
Lettre 88
— Le drame en un acte de Suarès que vient de publier la Revue de Paris dans son numéro du i*' octobre 1907 s'appelle les Bourdons sont en fleur. Il met en scène saint François d'/\ssise.
— Le livre qu'ont publié les Éditions de V Occident sans que la revue V Occident en parle est Bouclier du ^odiaque (édition originale, 1907). André Suarès dira de son nouveau livre : « Bouclier du ^odiaque est un bouclier de symboles. Qu'on le veuille ou non, c'est une œuvre religieuse, en ce sens qu'elle aspire à l'unité et vit dans l'unité. » {Notes sur deux livres dans la Grande Revue du 10 octobre 1908.) Alain Foumier, deux ans plus tard, définira Bouclier du Zodiaque par ces mots : « Une sombre procession d'astres. » {Nouvelle Revue Française du i*' avril
Lettre 89
— Paul Claudel, réjxjndant à la lettre d'André Suarès du i^' septembre 1907, a lu par erreur : « Je sens par moi-même que je serais moins si j'avais cru » au lieu de « je serais moiru ». C'est ce que confirme le post-scriptum de la lettre d'André Suarès en date du 4 décembre 1907 (no 91).
Lettre 90
— Le Bhâgavat ou Bhâgavan signifie « le Bienheureux », synonyme d'une incarnation de Brahma.
— Le loup Fenris, introduit dans un de ses poèmes par Leconle de Lisle, est un animal fameux de la mythologie Scandinave. Il symbolise le feu-dévorant capable de détruire le monde.
Lettre 91
— La citation Nolite en are, Deus non irridetur est tirée de VÉpître aux Galates, VI, 7.
Lettre 92
— La publication de Bouclier du Zodiaque par les soins de la Bibliothèque de r Occident a été retardée pour des raisons d'ordre technique, ce qui motive l'inquiétude de Suarès sur le sort de son livre.
— Les Odes de Paul Claudel sont suivies, comme nous l'avons déjà dit, d'un Processionnal pour saluer le siècle nouveau dont voici le premier distique :
La messe est dite, allons, Inaction de grâce est finie Procedamus in pace in nomine Domini.
— Le projet que Suarès forme de réunir âiçs proses pour en composer une sorte d' « office mystique » ne sera pas réalisé, non plus que son projet, complémentaire du premier, de rédiger un Bréviaire.
— La citation que Paul Claudel a extraite de son Processionnal correspond à une version initiale, remaniée par la suite. Le premier verset sera remplacé, lors de la publication, par celui-ci :
« Je donne la paix, je ressens sur moi la paix de tous mes frères ano-
[nymes. »
— Catherine Emmerich (1774- 1824), catholique originaire des environs de Munster en Westphalie, fut une voyante en même temps qu'une « stigmatisée ». Favorisée de ce que les croyants appellent « les grâces extraordinaires »,elle fut surtout connue par la Douloureuse Passion de N.-S. Jésus-Christ et la Vie de la Sainte Vierge Marie, ouvrages que publia le poète romantique Cîemens Brentano après des conversations qu'il eut avec elle, non sans y ajouter beaucoup de son cru.
Lettre 99
— Le poète Emmanuel Signorct (1872-19CMD) est l'auteur de Daphni (1894), Vers dorés (1895), la Soiiffrarue des eaux (1898). Ses p>oésies complètes viennent alors d'être rééditées par le Mercure de France, avec une préface d'André Gide qui a déjà consacré deux études à une œuNTe dont il admire le lyrisme de construction impeccablement classique. Dans son Anthologie de la Poésie française, André Gide citera abondamment Signoret. Quant à Paul Claudel, il nous dira que « ce genre de lyrisme lui paraît fade et inconsistant ».
— En 1 908, Abel Bormard, âgé de vingt-cinq ans, vient d'attirer sur lui l'attention par deux recueils de poèmes, Us Histoires et les Royautés.
Lettres 100 et 100 bis.
— En 1908, Paul Claudel et .\ndré Gide sont unis par des rapports très cordiaux. Ils correspondent depuis neuf ans déjà. Paul Claudel espère encore faire de son ami un catholique. Ce sera seulement en 19 14 que les deux écrivains, après s'être violemment affrontés sur des questions de mœurs, espaceront leurs échanges de lettres jusqu'au jour où, en 1926, ils cesseront toutes relations. Voir, à* ce sujet, leur très importante Correspondance (1899- 1926) publiée en 1950 par les Éditions Gallimard, une correspondance dont on pourra dire qu'elle est « un témoignage capital dans l'histoire du dialogue français ».
— Deux ans plus tôt, Paul Claudel a fait lire par André Gide le manuscrit de Voici VHomme dont il lui annonçait l'envoi dans ces termes : « Voici le manuscrit d'un livre bien admirable qui m'a été confié par mon ami Suarès. Vous y trouverez l'écho de bien des conversations que j'ai eues avec ce solitaire depuis huit mois. » (Paris, décembre 1905, Correspondance Claudel-Gide.) Le 14 mars 1903, écrivant à Paul Claudel, .\ndré Gide a commenté Voici l'Homme : «J'étais si désireux d'aimer Suarès que j'avais fait venir à la fois deux exemplaires de Voici V Homme — dont un sur Hollande — pour raffiner ma délectation. C'est de l'exaspération que j'ai puisée dans ce livre cl presque rien d'autre.. .[..] Ce qui me répugne plus que tout, c'est une espèce de puffismc religieux dont la marque la plus étonnante est dans la proclamation de la dernière page. Comment, d'un livre qui n'est qu'une liasse, peut-on dire qu'elle est achevée le Vendredi Saint! Qu'est-ce que cela veut dire?... »
A ce jugement rigoureux, Paul Claudel a fait écho par un essai de mise au point : « Je suis attristé de votre opinion sévère sur le livre de Suarès. Il me semble que vous le jugez trop objectivement. C'est un malade et un prisonnier qui publie son journal. Il y a une âme, cela suffit, et comme toutes ses pauvres poses et affectations doivent être pardonnées ! L'oiseau qui se jette cent fois de suite sur la vitre ou le fil de fer, cela fait mal, mais cela lui fait encore plus mal à lui... » (Tientsin, 29 avril 1907.)
André Gide n'en a pas moins confirmé l'impression première que, sur le plan littéraire, il a ressentie à la lecture de Voici l'Homme : « Ce que vous dites de Suarès me touche, me fait comprendre mieux peutêtre la raison d'être de ce livre — ou du moins m'explique sa genèse, mais ne peut me le faire trouver meilleur. Ce ne sont là que pensées d'antichambre et brouillon de chefs-d'œuvre... [..] Cela dit très sincèrement, j'ai pour Suarès grande estime, malgré ce que je pense de son livre. » (Cuverville, 20 juin 1907.)
Dans la lettre qu'il vient d'adresser à Paul Claudel, et que nous avons reproduite page 130 André Gide, prouve que maintenant il est revenu sur son impression défavorable. Il dira de Suarès : « II faut en prendre son parti avec ce prodigieux écrivain : il enthousiasme aussi naturellement qu'il rebute, il ne fait point effort pour se grandir, ni pour enfler sa voix, mais pas non plus pour se réduire et se ramasser; la moindre pensée s'amplifie de tous les échos qu'elle éveille en sa grande âme caverneuse et parfois, longtemps après qu'elle a jeté son cri, Suarès continue encore de parler. II n'est jamais à court. » [Journal, Feuillets, 191 1.] « Nos arrière-neveux s'étonneront du silence que notre époque aura su garder ou faire autour de lui. » [Nouvelle Revue Française, i^' février 191 1.]
— André Suarès et André Gide se rencontreront pour la première fois en janvier 1909. Ils entretiendront de très longues et solides relations amicales en dépit des nombreuses opinions divergentes qui, parfois, les opposeront avec violence, comme, par exemple, sur Chopin que mésestime le premier et admire le second et sur Dostoïevski que chacun comprend et explique à sa manière. Les événements distendront ces liens. Mais à la fin de 1947 les deux écrivains, après de longues années de silence, seront prêts à se revoir. La mort d'André Suarès en 1948 empêchera ce projet de se réaliser.
— L'étude d'André Suarès sur Ibsen a paru dans deux numéros de la Revue des Deux Mondes : 15 août 1903 (I. Morale de l'anarchie) et 15 septembre 1903 (IL Sur les glaciers de l'intelligence). Elle sera ensuite intégrée dans le volume : Trois hommes : Pascal, Ibsen, Dostoïivski (Éditions de la JV. R. F., 191 3.)
— L'étude sur Pascal intitulée Visite à Pascal a été écrite en mars 1899. Elle se compose de trois parties : 1. A Port-Royal, IL Pascal, III. Ascétisme du caur. {Cahiers de la Quinzaine, n° 5, octobre 1909.) De 1906 à 1908, André Gide a exprimé fréquemment dans son Journal l'intérêt et l'admiration qu'il éprouve pour Pascal. Le 6 juin 1908,
c'cst-à-dirc quelques jours avant d'écrire la lettre que nous commentons, il note qu'il est « plongé » dans l'oeuvre pascalicnnc.
— Les lettres de Pascal à M"« de Roannez ont été écrites en 1656, au moment où paraissaient les Provinciales. M"« de Roannez( 1633- 1683) était la sœur du duc de Roannez, ami de Pascal. Celui-ci a adressé à la jeune fille des épitrcs de direction spirituelle qui décèlent le désir passionne d'orienter autrui vers le salut par la foi. Des extraits de cette Correspondance trouvèrent place, sans indication d'origine, dans l'édition des Pemées de 1669. Finalement, neuf fragments ont été conscr\-és et publiés. M"^ de Roannez, après avoir prononcé le vœu de virginité, en fut déliée. Elle épousa le duc de La Feuillade mais ne put trouver dans le mariage la tranquillité de sa conscience.
— Francis Jammes a confié à André Gide qu'avant d'être conquis par l'œuvre claudélienne, il a été profondément rebuté par Tête d*or dont lui avait fait cadeau son ami Eugène Rouart, lui-même ami d'André Gide.
— En 1908, dans la Grande Revue, André Suarès a publié un article intitulé Amour et amoureuses, où il n'a pas ménagé l'auteur dramatique Georges de Porto-Riche. Cet article fera partie de Sur la vie. (Éditions Émile-Paul, 1912.)
Lettre 101
— Voici les textes de Bouclier du ^odiague que Paul Claudel a particulièrement appréciés :
0 mors, ero mors tua.
« Mais une fusée de pur vouloir jaillit de mon être, un plain-chant d'innocence. Comme la maternité est toute la femme, et même malgré elle, l'homme tout entier ne vit que pour la paternité de son âme et sa propre sanctification. Je consumerai la matière dans l'ardeur d'une pr&ence immortelle. Aux cendres de l'athanor et de l'affreuse épaisseur, je chercherai le feu blanc, le grain d'une éternelle certitude. O! je le veux! la paix de la purification est promise à l'amour.
« Déli\Tons-nous, mon âme, des maléfices! Cette nuit finira aussi.
« Déjà les étoiles, dans la tribune, se font entendre : elles ont percé le voile d'eau : en tremblant, ces voix blanches chantent la mélodie la plus pure, qui se perd dans les hauteurs du temps.
« Et voici le Soleil, le prieur du feu, qui entre sous le dôme; cl p>cu à peu, sorti de la méditation nocturne, dans sa chape de deuil, il monte à l'autel pour entonner l'office du jour. (0 mors, ero mors tua, P- 57.)
0 calme, calme, calmel
« Calme comme la lumière, qui est le cri de la fusion, ce son de la trompette qui tient la note éternelle. Si intense et si pur qu'on ne l'entend plus dans les marées de l'espace, parce qu'il est la substance, la forme et la matière, l'instrument et l'ouïe. Dieu n'agit dans l'homme que par l'homme. Lumière, lumière en tout! Le rayon solaire est l'atome de l'atome, l'ovxile de la matière. Que l'esprit de l'homme le féconde !
« Sérénité, palais supérieur, il faut que je monte à la terrasse impériale, séjour d'été au royaume de la fuite, sérénité, vœu de toute ma vie, plan parfait où rien ne rappelle plus ce que l'on quitte. Je rêve la sérénité solennelle du soleil sur les murs de ce qui fut Babylone, et de porter jusqu'à toi, dans les hauteurs, ma vie comme un fruit unique, pour ta bouche, abîme de la clarté.
« Là-bas, être libre et grandir, dans le saint Sahara de Mésopotamie! Je serai le doigt végétal qui monte des siècles ensevelis et de l'immense silence, par-dessus le taureau ailé et hagard, le bras dressé de Ninive. Nu dans la nudité de la fatale plaine, je porterai le pétase du ciel, qui du matin au crépuscule reculera plus loin de la terre, avec l'ascension de ma tête. L'arbre tout de flammes au soleil, qui ne sent plus le vent ni la tempête dans ses branches, ayant péri dans la fétide contrée des hommes, je vais ressurgir du ventre de la mère, couchée entre les fleuves. Et même plus un arbre ! Que je ne sois pas celui qui dispute l'espace au soleil. » {U Arbre, p. 150.)
— Le fragment de Bouclier du ^odiaque intitulé Nonna met en scène le tsar et sa vieille nourrice Nonna qui lui reproche ses agissements politiques, sans craindre de s'attirer des représailles.
— Quant au texte qui a pour titre Epiphanie de Rama, il est une apologie de l'amour vainqueur de la tyrannie et symbolisé par Rama, « l'auguste et saint bélier ». « L'âge d'or est devant nous [a écrit André Suarès]. L'ère de Vichnou arrive... [...]... La parole retentit, qui emplissait les sanctuaires, comme l'âme remplit la vie. Ouvrez le cercueil de l'hiver. Levez la dalle! Laissez entrer le soleil dans le charnier des Empires! »
— Dans V Epiphanie de Rama, André Suarès après avoir comparé Rome à Assur a voué les deux empires au même anéantissement : « Et Rome aussi, rouge et dure comme le César d'Assyrie, mordra la cendre. Car Rome et Assur ne font qu'un. »
Lettre 103
— Paul Claudel, après avoir reçu d'André Gide la lettre de juillet 1908 qui faisait l'clogc de Suarès et qu'il a communiquée à ce dernier, a écrit à André Gide le 4 août 1908 : « Je suis bien content de ce que vous me dites de Suarès et je vais lui écrire. C'est vraiment un maître écrivain et j'étais sûr que vous l'aimeriez un jour ou l'autre. C'est de plus un grand cœur souffrant et je vous avoue que c'est de beaucoup le côté qui m'intéresse en lui. Il demeure 17, rue Méchain (près de la Santé). Vous saurez le manier avec délicatesse car la solitude injuste où il est lui a laissé des gaucheries, des défiances et des manies de débutant. » {Correspondance Paul Claudel-André Gide, Éditions Gallimard, 1950.)
— Le 17 octobre 1908, André Gide lui a répondu : « Cher ami, il me faut connaître Suarès. Qu'importe que certains de ses articles brusquement réveillent en moi toute l'exaspération que me causaient infailliblement les premières pages de lui que j'ai lues. Il n'en reste pas moins qu'il sait faire tomber son mépris d'infiniment plus haut que la tête; et c'est là ce que j'appelle : avoir le cœur bien placé. — Mais si je désire le voir, ce ne peut être en importun ; je veux savoir que lui-même souhaite aussi ma visite; tant que je ne saurai pas cela, j'attendrai. » [Lettre contenue dans l'ouvrage cité plus haut.]
— La proposition d'écrire régulièrement dans une Revue, faite par Paul Claudel à André Suarès, est en rapport avec la fondation de la Nouvelle Revue Française, de même que l'est le désir manifesté par André Gide de rencontrer André Suarès.
Lettre 104
— L'ércintement d'André Gide par André Suarès, dans cette lettre, sera comp>ensé par l'éloge contenu dans une lettre ultérieure, en date du 24 décembre 1908.
— Kwang-Su et Tse-Hsi sont respectivement l'empereur de Chine et l'impératrice douairière.
Lettre 105
— Cette lettre d'André Suarès répond à celle que Paul Claudel a écrite le 9 novembre 1908.
— Prévenu par Paul Claudel du désir manifesté par André Suarès de ne pas faire les premiers pas vers lui, André Gide écrira quinze jours plus tard la lettre suivante à André Suarès :
Villa Montmorency.
Lundi 15 décembre 1908.
« Suarès,
«Je désire immodérément vous connaître. Tant que j'ai cru que Claudel rentrait en France dès mars, j'attendais, encore qu'impatiemment, qu'il nous mît en rapport. A présent il m'écrit que son retour est remis au mois de juin... je n'y tiens plus. Qii'ai-je affaire de cette dignité qui me conseille de ne point vous écrire! — Si ma lettre vous importune, n'y répondez point; c'est tout simple. Quelque amitié qui pût naître entre nous, peut-être estimez-vous la solitude plus précieuse encore. Mais si vous ne me permettez point de vous connaître autrement que par vos écrits, du moins sachez que par eux vous aurez aggravé et ennobli en moi le sentiment de solitude — et de ceci je vous suis amicalement reconnaissant.
« C'est à Port-Royal que je vous ai rencontré d'abord; vous m'y disiez : « Pour autant qu'il y aura de grandes âmes en cette vie, l'ascétisme de cœur leur semblera le seul nécessaire. »
« Adieu. Sachez que je suis, et reste très attentivement vôtre
André Gide. »
[Lettre inédite communiquée par M''^^ André Suarès.]
La citation SuvvoCa 8è 8a7UT6jji.ai xsap opcov sjjiauTév &8e rrpoasXou- (zfvov est tirée de Platon. Elle signifie : « Je, suis mordu au cœur en me voyant ainsi poursuivi. »
Le premier recueil réunissant les essais d'André Suarès parus dans la Grande Revue est publié en 1909 dans la Collection de la Grande Revue sous le titre Sur la vie. Essais, ï. Considérablement augmenté, il sera réédité en 1925. (Éditions Émile-Paul, Paris.)
Lettre 106
— Le Portrait d^ Ibsen par André Suarès paraît en 1908 dans les Cahiers de la Quinzaine, 10^ série, n° 5.
— André Suarès appelle Albert C'hapon : « Albcrtus Stcphanus », parce qu'il le compare à saint Etienne, martyr. Par Robert et Henri, il désigne les deux plus célèbres représentants de la famille Estienne, imprimeurs et libraires qui au xvi« siècle s'attirèrent l'hostilité de certains corp» constitués et furent emprisonnés à la fois pour dettes et pour infractions aux édits sur l'imprimerie.
h' Occident cessera de paraître en juillet 19 14.
Lettre 107
— André Suarès collabore à la Grande Revue depuis déjà un an. Il a publié une étude sur le Crépuscule des Dieux (n^ du 25 octobre 1908) ; voilà comment il juge cette œuvre : « Le Crépuscule des Dieux est le plus vaste monument de la musique. Il n'est pas une autre œuvre de proportions si colossales. Il n'en est pas où il entre plus d'éléments, ni si divers, plus d'idées, plus d'images et de symboles. »
Il signe ses chroniques d'un pseudon>Tne : Yves Scantrel, d'une' consonance très bretonne. Il se désignera plus tard lui-même dans le Voyage du Condottiere à l'aide d'un autre pseudonyme dont le caractère breton est encore plus accentué : Caërdal, qui signifie : « Quêteur de Beauté ». Le f>scudon>Tne lui servira aussi à signer ses chroniques de la Nouvelle Revue Française. C'est en souvenir de son hérédité armoricaine et en témoignage de son attachement à la Bretagne qu'il chobit ces noms. André Suarès s'appelait Félix. Il a remplacé Félix par André, pour des raisons d'euphonie, peut-être aussi pour une autre raison : ne pas répondre à un nom dont la traduction est « heureux ». Il prendra encore deux autres pseudonymes : Bangor et André de Séipse (qui veut dire : de soi-même), notamment lorsqu'il se mettra en scène dans Visite à Pascal. Il a signé de son nom Sur la mort de trwn frère mais, dans son récit, il a caché sa personnalité sous le peeudonyme : François Talbot.
Lettre 110
— La citation Velut eus sorums aut cymbalum tinniens est tirée de la Première Épttre aux Corinthiens, XIII, i.
— Le Bréviaire est divbé en quatre livres correspondant chacun à une saison.
Lettre 111
— La Jeune fille Violaine de Paul Claudel, éditée pour la première fois en 1892, a été rééditée en 1901, très remaniée, par les Editions du Mercure de France dans le recueil collectif intitulé l'Arbre. Le directeur du Nouveau Théâtre d'Art a demandé aux amis de Paul Claudel — et notamment à André Gide — de lui donner l'autorisation de porter à la scène la Jeune fille Violaine. André Gide a immédiatement écrit à Paul Claudel : « Une conjoncture, que certains de vos plus jeunes amis considèrent comme des plus heureuses, leur permettrait d'applaudir bientôt la Jeune fille Violaine sur la scène. Mais aucun de nous ici n'a qualité pour refuser ou donner assentiment. Philippe Berthelot, Mithouard se sont successivement récusés. Moi-même, j'ai écrit à Jammes; Chapon a écrit à Suarès, mais non plus collectivement qu'individuellement nous ne pouvons oser décider pour vous — d'autant moins qu'aucun de nous n'est absolument convaincu, sinon de l'opportunité de cette manifestation, du moins de l'excellente qualité qu'elle pourrait avoir. Mais ici, c'est à vous déjuger. » (31 janvier 1909. Correspondance Claudel-Gide, Éditions Gallimard, 1950.)
— Finalement, par télégramme, Paul Claudel enverra à la direction du Théâtre d'Art une réponse négative ainsi rédigée : « Regrette. Impossible. » Il justifiera son refus dans une lettre à André Suarès, datée du 18 février 1909.
— Le Nouveau Théâtre d'Art, en 1909, est dirigé par Alphonse Séché et donne des spectacles d'avant-garde en matinée au Palais-Royal. C'est le jeune auteur dramatique H.-R. Lenormand (1882-1951) qui, grand admirateur de Paul Claudel, a incité Alphonse Séché à tenter de porter à la scène la Jeune fille Violaine. Il épousera quelques mois plus tard l'actrice Marie Kalff. Cellcrci est également férue de Paul Claudel. Elle a, de son propre chef, entrepris en 1909 une tournée de récitals afin de divulguer le message claudélien. Son ambition est d'interpréter le personnage de Violaine dont elle a déjà si souvent récité les monologues. En 1912, Paul Claudel, qui n'a pas oublié les initiatives désintéressées de Marie Kalff, lui demandera d'incarner Violaine dans V Annonce faite à Marie. L'actrice alors malade ne pourra malheureusement pas tenir le rôle.
— De son côté, André Suarès a renoncé, au cours de l'automne 1908, à laisser jouer sa tragédie Élektre et Oreste malgré les pressantes invites de Gabriel Boissy.
Lettre 112
— Le Portrait d'Ibsen — dont André Gide, écrivant à Paul Claudel, a fait l'éloge (voir la lettre de Paul Claudel en date du 5 août 1 908 et le commentaire correspondant) — a paru dans la Revue des Deux Mondes des 15 août et 15 septembre 1903.
— L'étude sur Verlaine a été publiée dans la GraruU Revue du i o janvier 1909. Elle fera partie de Sur la vie, t. II, Collection de la Graruie Revue. (Éditions Cornély, 1910.) De son côté, Paul Claudel consacrera à Verlaine un long poème intitulé Verlaine. (Éditions de la N. R. F., 1922.)
— L'étude sur Pascal constituera la matière du n*» i de la 1 1« série des Cahiers de la Quinzaine (5 octobre 1909). Elle sera complétée, en 1923, par une autre étude intitulée Puissarues de Pascal. (Paris, Éditions Èmile-Paul.)
— L'étude sur Tolstoï a paru en 1898, sous le patronage de V Union pour faction morale. Développée et complétée, elle constituera en 191 1 le n° 7 de la 14*^ série des Cahiers de la Quinzaine.
— Les Croquis de Provence, parus dans la Grande Revue des 25 novembre et 25 décembre 1908, feront partie du volume collectif /i/^Vi et Visions. (Éditions Émile-Paul, 191 3.) En 1925 paraîtra un poème en prose d'André Suarès intitulé Provence, illustré d'une suite d'estampes de Louis Jou, Maurice Achener, Henry Cheffer. (Paris, Éditions Le Goupy.)
— A propos des Odes de Paul Claudel, voir plus haut les commentaires de la lettre 78.
Lettre 113
— La formule Peripsema ejus mundi est une réminiscence de la i'*' Épître aiLX Corinthiens, IV, 13 : Tanquam, purgamenta hujus mundi
facti sumus, omnium peripsema usque adhuc.
— I>a citation Gentibus aulem stultitia est un rappel du texte de la i'" Épltre aux Corinthiens, I, 23 : Nos aulem praedicamus Christum cruci'
fixum, Judaeis quidan scandalum, gentibus aulem ilullitiam.
Lettre 115
— André Suarès a publié dans la Grande Revue du 10 octobre 1908 un article intitulé Notes sur deux livres. Ces deux livres sont les deux siens, qui viennent d'être publiés : Voici V Homme et Bouclier du Zodiaque. C'est Yves Scantrel, signataire de l'article, qui parle d'André Suarès, prend sa défense et le fait avec une ironie où transparaît beaucoup d'amertume. Voici le début de ce texte :
« Quelques persoi.'nes d'une haute vertu aiment les œuvres de Suarès. D'autres, en plus grand nombre, les haïssent, la plupart sans les avoir lues. Presque tout le monde les ignore. Parmi ceux qui les pratiquent, plusieurs sont rebutés; certains avouent n'y rien comprendre et confessent qu'ils se sont laissé séduire. Il ne reste donc à ce poète qu'une poignée d'amis, gens de l'esprit le plus rare, et, dans le nombre, les deux ou trois plus grands artistes du temps. On m'a prié de dire ce que je sais de ses dernières œuvres. Je le ferai en peu de mots, sans toucher à Suarès même, lequel s'est toujours soustrait aux curieux, quels qu'ils soient, et ne cessera jamais de s'y soustraire. Son ami, je doute de l'êtré;et, peut-être, il n'y tient pas. Mais, à coup sûr, je suis son confident assez intime, depuis qu'il n'est plus un enfant. Nous nous sommes connus à la Sorbonne. Un jour, comme nous quittions la cour antique, au milieu des décombres, contemplant ce chaos fleuri de docteurs, il murmura : « Ce qui m'étonne le plus, ici, c'est « de m'y voir. » Voilà ce que Suarès a pu dire un peu partout, depuis, comme le vieux duc de la mer fit à Versailles; ou, si l'on ne veut ni prince, ni palais dans la comparaison, comme un pur solitaire, soudain lancé de son île brumeuse au mitan de la viUe, un matin de foire. »
Lettre 117
— André Suarès félicitera Albert Chapon pour la réussite bibliophilique que représentent les Cinq Grandes Odes de Paul Claudel :
Paris, le 30 septembre 1910.
« En rentrant, mon cher Chapon, je trouve votre billet et votre chef-d'œuvre. Vous avez fait là un bien beau livre. Partout j'y distingue vos soins, vos scrupules, toutes vos peines : vous êtes un maître éditeur. Il n'est pas étonnant que vous y laissiez des cheveux : nous
devons souffrir p>our toute chose belle ou plutôt, comme le dit la langue en sa profonde sagesse, « pour tout ce qui en vaut la peine ». «Je souhaite vous ramener, à mon tour, dans ces eaux de la Iribulation, mon cher martyr, cl vous serre la main.
(Lettre inédite communiquée par .\lbert Chap>on.)
Lettre 118
— La Grande Revue du 10 février 1909 contient un article dV\ndré Suarès sur Edgar Poe, celle du 25 février 1909, une étude consacrée à Maurice Poltecher. Ces deux textes respectivement intitulés Edgar Poe et Un Lorrain à Paris feront partie du tome II de Sur la vie.
— Le romancier américain Hawthorne (1804- 1864) est l'auteur de Contes dits deux fois, la Maison aux sept pignons, dont la profondeur psychologique et l'angoisse spirituelle ont captivé Paul Claudel.
— Paul Claudel, grand admirateur d'Edgar Poe, a traduit de lui un poème, encore inédit, composé en 1849 et s'intitulant Léonainie, du nom de la jeune femme qui l'avait inspiré. Cette traduction a paru dans V Ermitage du 15 janvier 1906 avec la signature P. C.
— « Le plaidoyer pour mon âme » doit être un texte, depuis lors perdu, qu'.Vndré Suarès a rédigé et communiqué à Paul Claudel... Celui-ci nous dira : « Un tel titre ne correspond pas à mon style. C'est plutôt le style de Suarès. »
— Paul Claudel n'ira pas plus à Damas sur le plan de sa carrière, que sur celui de ses convictions.
Lettre 119
— La lettre précédente de Paul Claudel, à laquelle répond celle-ci, n'a pas été retrouvée.
— «La Simiane » (près de Toulon) est le nom de la propriété de la sœur d'Edouard Latil, M«« de Jonquières, qui y reçoit fré-
quemment André Suarès. Celui-ci a décrit « la Simiane » dans un texte intitulé D'une maison blanche et publié par la Grande Revue du 10 mai 1908, sous la signature d'Yves Scantrel.
— Le post-scriptum d'André Suarès fait allusion aux accusations de cléricalisme qui sont alors portées contre « le fonctionnaire » Paul Claudel,
Lettre 120
— C'est aux obsèques de l'empereur de Chine Kwang-Su que Paul Claudel vient d'assister.
Lettre 121
— André Suarès est alors en séjour en Italie d'où il rapportera son Voyage du Condottiere. L'édition originale du tome I, dont le souslitre est Vers Venise, paraîtra en 1910 dans la Collection de la Grande Revue. (Paris, Éditions Cornély.) Une réédition de cet ouvrage sera faite dès 19 14 par les Éditions Émile-Paul. Le tome II, Fiorenza, et le tome III, Sienne la bien-aimée, paraîtront en 1932 aux Éditions Émile-Paul.
Ce premier volume du Voyage du Condottiere comporte un avant-propos intitulé le Condottiere, dans lequel André Suarès explique les raisons qui l'ont poussé à voyager et développe habilement ce paradoxe : « Le voyageur est encore ce qui importe le plus dans un voyage. » Il ajoute : « Je ferai donc le portrait de Jean-Félix Caërdal, le Condottiere, dont c'est ici le voyage. Je dirai quel était ce chevalier errant que je vis partir de Bretagne pour conquérir l'Italie. Car désormais, dans un monde en proie à la cohue et à la plèbe, la plus haute conquête est l'œuvre d'art. » Et il s'applique à démontrer que : « La vision étant la conquête de la vie... [..] un beau voyage est une œuvre d'art : une création. »
— André Suarès a accompli en 1893 son premier voyage en Italie. Parti de Marseille, il a parcouru à pied, comme un pèlerin, le nord de la péninsule. Son deuxième voyage en Italie date de 1898, le troisième de 1901 et le quatrième de 1902. Il a fait ce quatrième voyage en compagnie de son frère Jean et.du sculpteur Félix Voulot. Il rendra à l'Italie sa dernière visite en 1936, escorté de son éditeur Émile-Paul