Paul Claudel à André Suarès
VilIcneuve-sur-Fère, 13 juin [1905].
Mon cher ami,
Je n'ai pas cessé de penser à vous depuis notre dernier entretien. Je vous ai quitté très affligé de l'état d'abandon parfait où je vous ai trouvé et dont je puis apprécier en connaisseur toute la dureté, mais, s'il faut tout dire, plus perplexe encore au sujet de cet état d'esprit qui est le vôtre et que je ne puis arriver à bien comprendre. Le site général de l'opinion est chez vous tellement analogue au ntiien que nous pouvons pénétrer comme de plain pied l'un chez l'autre, ce que vous avez dû trouver sans doute, comme moi-même, remarquable, et cependant cette orientation, ce mouvement, ce « sens » de la pensée ne répondent pas chez vous aux points qui me paraissent essentiels pour les coordonner. Vous êtes certainement chrétien, comme on dit qu'un arbre est vert, et il me faut vous entendre
A ANDRE SUARES
me dire que vous ne l'êtes point. Je note que cette incrédulité n'est pas chez vous positive, puisque vous ne croyez pas des choses étrangères ou opposées à la vérité chrétienne. Que faut-il donc penser? car je sais que le besoin de croire, c. à d. d'appliquer son cœur et son esprit à l'objet condigne, s'il est plus obscur et plus difficile à dégager, est aussi naturel à l'homme que le besoin sexuel. Mais chez un cœur aussi profond que le vôtre, chez une nature aussi sensible et aussi « musicante », je suis persuadé que ce besoin ne se voit point refuser issue sans qu'il résulte une atteinte aux sources.
Voici donc un autre point réglé. Il n'y a point chez vous attachement à une erreur étrangère, il n'y a point impuissance de nature à croire. Je suis donc amené à penser que si déjà vous ne possédez pas la vérité pour laquelle vous êtes évidemment fait, c'est que vous n'avez pas voulu la chercher. Vous me dites que vous ne croyez pas en Dieu, mais en réalité je sais que vous vous connaissez depuis longtemps, mais vous êtes l'un à l'égard de l'autre comme ces gens qui s'aiment, qui s'estiment, qui s'observent, et qui, ni l'un ni l'autre, ne veulent faire le premier pas. D'une part chez vous il y a cette étrange réserve des enfants qui ont le cœur aimant, la méfiance de ceux qui ont été très trompés, la rancune de ceux qui ont été malheureux injustement. D'autre part je connais assez les mœurs et les démarches de ce personnage réel et concret que nous appelons Dieu et qui est aussi inexplicable qu'une femme pKDur comprendre quelque chose de sa conduite à votre égard. Ce n'est pas pour rien qu'il vous a réduit à cet isolement, à ce dépouillement de toute affection humaine et finalement à cette incapacité momentanée de travail : peut-être même qu'il vous a mis sous la main un ami dont vous pouvez user sans façon et sans scrupule, étant si évidemment méprisable, si manifestement indigne de la lumière dont il est ridiculement accablé et affublé. Mettons donc toute pudeur de côté entre nous. Vous ne croyez pas en Dieu ou plutôt en ce que nous appellerons en bloc la vérité catholique. Cela veut dire, qu'ayant examiné en gros ou en détail les témoignages d'un ordre ou Royaume surnaturel conjoint à celui que nos sens nous découvrent, vous ne les avez point trouvés introductifs. Quel chemin donc vous recommander pour vous incorporer à cet ordre dont vous sentez si profondément, sinon le désir, au moins le défaut ? Nous sommes tellement habitués, nous autres écrivains, à traiter êtres et choses suivant uniquement leurs « valeurs » d'idée ou de sentiment, que l'admission de « vérités » nouvelles ne fait qu'ajouter au nombre des pièces que nous manions avec une certaine indifférence supérieure. Ce n'est pas de
« vérité » que l'on a besoin, c'est de réalité. Quand on ne sait pas où est quelqu'un et s'il est là, on crie pour l'appeler, nous l'appelons maintes fois de toutes nos forces par son nom. Comment savez-vous que Dieu n'est pas là, si vous ne l'appelez jamais? La voie de Dieu à l'homme la plus simple est celle de l'interpellation directe, que nous appelons la prière. Une seule prière, la plus forte, la plus simple, répétée avec sincérité et avec acharnement obligera l'Inconnu intérieur à répondre. Credo, Domine, adjuva incredulitatem meam. — Etiamsi occident me, sperabo in eum — Domine, compelle me amare te. — • Voilà la foi, l'espérance et la charité.
Ne prenez point mal ma lettre et n'y voyez point le prosélytisme d'un dévot. Je sors moi-même si épuisé d'une crise que c'est avec une espèce de mauvaise volonté et de répugnance que je vous écris ce qui précède. Vous ne mourrez pas de l'avoir lu.
Je voudrais connaître vos livres et serais très heureux de les avoir.
Je vous serre la main. Je serai à Paris au moins jusqu'au 22.
P. Claudel.