‹ Correspondance, 1904-1938Chapitre 17 sur 142 · Paul Claudel à André Suarès · texte numérisé non relu

Paul Claudel à André Suarès

Mercredi 14 juin 1906.

Certainement, cher ami, entendu pour vendredi à 8 h. — J'ai trouvé les Images en rentrant chez moi hier soir. Tout vôtre,

g. — André Suarès à Paul Claudel.

Jeudi soir, 15 juin [1905].

Ne m'attendez pas demain, cher Claudel. Je ne puis sortir de la maison, dans l'état 011 je suis. Je me sens fort malade : c'est tout et ce n'est rien : un continuel vertige. On doit être ainsi à trente mille pieds dans l'air, — quand il n'est plus respirable. Mais silence là-dessus : — c'est le mot que je dis

jour et nuit. L'homme a perdu jusqu'au droit de se plaindre, à mon sens. Non plus que les autres, il ne tient pas ce droit de lui. Que le silence soit alors sa vertu.

Quand je ne serais pas touché de ce que vous me dites, — je le serais de vous l'entendre dire. Votre confidence a précédé vos raisons. Un autre me blesserait de ses raisons, non pas vous. Car vos raisons, c'est votre cœur qui les porte. Je n'imagine pas que vous puissiez me donner une plus forte preuve de vos sentiments pour moi. Votre ardeur à me convaincre est le témoin incorruptible de votre ardeur à me servir : mon ardeur à me taire sur certain fond de mes abîmes vous rend le même témoignage. Quel homme serais-je si je m'offensais de ce que le zèle le plus pur vous anime à faire ? — Vous avez la vérité ; elle vous donne la joie; elle vous tire même des précipices où vous êtes tombé; elle seule soigne et guérit vos plaies; bien plus, elle les purifie! Et vous ne brûleriez pas d'en approcher le suave réconfort, d'en offrir les baumes à un homme si torturé qu'il est l'étoffe même, le corps et l'habit de toute torture ? — Si vous pouviez vous écarter ainsi de mon mal et de mon salut, c'est alors que je pourrais mettre votre amitié en doute. Mais, je ne saurais : je l'ai prise comme vous l'avez offerte. Rien ne m'a été plus doux. Une loyauté vivante comme la pulsation, un seuil de franchise brûlante est entre nous, pour mener de l'un à l'autre. Vous m'êtes très cher pour n'avoir point trompé cette attente : car enfin, je n'attendais plus cela d'un autre homme — et je l'attendais pourtant, l'ayant en moi. Là, nous sommes de plain-pied : je ne m'offense pas, je vous remercie de vouloir me convaincre. Ne vous offensez pas, aimez-moi d'aimer votre foi, sans la partager. Et certes j'admire les bienfaits qu'elle vous dispense; je les envie; au plus fort de ma résistance et de mes doutes, c'est une joie pour mon âme de percevoir l'accent de vos certitudes. Vous pouvez me les vanter, jusqu'à me faire défaillir : je n'en mourrai pas. Ne me pressez pas, seulement. Surtout, soyez sans dépit. Il se peut que cette grande tristesse demeure entre nous; mais quoi? je serai toujours le même à comprendre votre espérance — et vous serez toujours là, j'espère, à comprendre l'infini désespoir de mon délaissement. Vous ne voyez pas, dites-vous, ce qui me sépare de la foi : — rien, en effet, — rien que l'adhésion irrésistible, l'assentiment juste qui fait coïncider la raison au centre où toute la passion du cœur tombe, et gravite. Cette raison, que je déteste et que je méprise, me retient toutefois. Il ne suffit pas de se donner : il faut être pris. Mon cœur est seul, dans cet amour. J'y vois mon destin d'éternelle solitude. Sûr d'avoir raison, comme vous l'êtes, et assuré de Dieu par l'entretien

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de Dieu même, ne triomphez pas d'avoir raison contre moi. Car ma douleur est très grande; et je me suis fait, ou plutôt il s'est fait en moi une immense et terrible certitude de douleur. Pensez -y, mon très cher. Il serait divin qu'on me persuade : il y faut donc un Dieu. Mais d'un homme, j'attends tout de même un bienfait admirable : — il faut, il importe qu'on m'aime. A vous de tout cœur.

Su.

Je ne suis pas comme tous vos gens de lettres, qui se croient convertis, parce qu'ils ont l'idée de la conversion. Vous et moi, notre monde n'est pas petit : il n'est pas si facile à retourner. Ce n'est pas un habit commode, dont on fait l'envers l'endroit. Non. Ils sont pleins de vanité — ils peuvent être pleins d'illusion. Pour moi, je ne puis m'abuser. Je suis d'une humilité inconcevable.

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