II. — André Suarès à Paul Claudel
Samedi soir, 17 juin [1905].
Vous m'êtes plus cher que vous ne croyez. Il m'est bien dur de ne pas m'asseoir avec vous sous les mêmes ombrages. Je vis à l'ombre immense d'un autre arbre, dans la même forêt; mais je n'y trouve pas le sommeil ni le repos. Moins les buissons, les taillis et tous les bas fourrés que hanten' les rongeurs de la pensée, peut-être n'y a-t-il d'arbres que nos deux arbres, de toutes tailles, à tous les âges. Je ne sais si je vois de loin le site de votre âme comme une terre promise oii je ne dois pas entrer, — ou comme un jardin que j'ai quitté. Personne, en tout cas, ne peut vous y voir plus volontiers. J'espère que vous le savez. Les peines mêmes qui vous affligent, cher Claudel, nous font plus proches. Une paix sans mélange me toucherait moins que la paix reconquise. Vous souffrez encore, je le sais; et je souris avec une sorte de reconnaissance propre à votre guérison, à la beauté d'une foi si salutaire et dont l'action est si réparatrice. En vérité, je prends joie aux joies que vous êtes en droit d'attendre et qui vous sont permises. L'instinct de la joie est invincible, si prompt et si hardi dans le fond même de la douleur.
Je ne vois pas pourquoi vous vous défendez d'être un apôtre. Rendez-vous justice. Comme je suis mon orage et mon trouble, vous êtes votre repos et votre certitude. Vous ne prêchez certes pas votre Vérité : vous l'êtes. Si on ne l'aime pas de quelque manière, il est clair qu'on ne peut avoir d'amitié avec vous. Pour ma part je suis l'Adam en mal de paradis. Je ne me vante pas de l'avoir perdu, comme ces pauvres sots : ils ont si peu de vie, qu'ils s'en réjouissent.
Je ne serais pas plus étonné s'ils avaient 4 pattes.
Si j'avais une religion, je serais certainement catholique. Je dis plus : il n'y a point de religion que la catholique. Tout ce que les autres soi-disant religions ont de religieux, — nature et surnature, — la religion catholique l'implique ou l'enferme totalement. Voilà un fait solide à mes yeux, — une assise indestructible. Du reste, le sentiment de l'art m'en a convaincu bien avant d'y avoir fait réflexion. Quant à vos raisons de croire, qui sont vos plus belles raisons d'être, soyez tranquille, mon très cher : je vous les ferai dire aussi souvent que je pourrai — aussi souvent p)eut-être que vous me ferez faire de la musique.
A vous de grand cœur.
Su.
q6 a ANDRÉ SUARÈS
J'ai souffraillé misérablement jour et nuit, depuis quelque
60 heures. Ce soir, je vais beaucoup mieux. Le temps frais
m'apaise. Je vis en amour forcené, avec l'ardente lumière;
et vous savez ce que c'est : les amants ne réussissent à rien
mieux qu'à se torturer.
^ Su.