Paul Claudel à André Suarès
Paris, vendredi 22 juin 1905.
Cher ami.
Je retrouve dans mon armoire quelques exemplaires de la première édition de La Ville. Ce livre peut-être vous intéressera, malgré ses enfantillages, parce que les deux premiers actes ont été écrits avant ma conversion et le dernier depuis.
Hélas ! cher ami, ce n'est pas pour moi que je me plaignais de voir votre cœur occupé, ou préoccupé. Je suis un étranger et n'ai aucun droit sur lui, et vous vous apercevriez bien vite à l'user que je ne vaux pas moins ni plus que la plupart des gens avec qui nous avons commerce à entretenir. Un honime tarit l'autre si vite! Mais je sais que je suis en possession, comme plusieurs millions de chrétiens d'ailleurs, d'une chose inestimable, et je n'ai pas voulu vous cacher la douleur que j'ai ressentie, lorsque cette fois encore j'ai vu écarter sans examen le remède que je vous apportais naïvement*. Toujours l'histoire de Bethléem! le Sauveur toujours trouvant les portes fermées et n'ayant de refuge que dans une étable où il ne trouve même pas le bon âne et l'honnête bœuf mais le fumier laissé par les animaux les plus infects. Je ne sais pas pourquoi d'ailleurs je vous dis tout cela qui me venait hier dans mon lit, ne dormant pas, en ruminant votre dernière lettre. Si vous voulez, considérons-le comme non dit. Il y a eu bien des moments dans ma vie où j'ai senti terriblement quelle chose c'est que de ne pas être un saint, et d'être même tout le contraire! Il y a des moments où les autres ont positivement un droit sur vous auquel on se sent manquer, je dis un droit à plus que des paroles.
J'ai causé aujourd'hui avec un aimable jeune homme, M. de Miomandre, qui a pour vous beaucoup d'admiration. Je lui ai dit de mon côté mon sentiment. Il désire vous voir et causer avec vous, dans le dessein de faire un article. Je ne sais si cela vous plaira. En tout cas .c'est un honnête et gentil garçon. Je lui ai prêté les Images de la Grandeur.
Votre P* C!.
13, — André Suarès à Paul Claudel.
Vendredi soir, 23 juin [1905].
Je tiens pour dit tout ce que vous me dites, cher Claudel. Je n'irai pas vous faire tort de vos meilleures pensées; et c'est une grande douceur, si j'y entre.
De l'un à l'autre, il me semble, il y a beaucoup plus que de la littérature. Nous ne saurions pas faire les écureuils dans cette cage dorée. Au bout du compte, si l'art nous est tout, ce n'est jamais qu'en vue de notre accomplissement. Vous, pour orner la vie; moi, pour lui donner un sens, un aliment. J'en ai moins bonne opinion, et j'en ai plus besoin que vous. J'y trouve moins la joie que l'ivresse. Mais enfin nous sommes terriblement égoïstes, en ce que nous sacrifions tout au plus suave moyen de notre perfection, — peut-être même à la volupté non douteuse d'une perfection que nçus savons inaccessible. Pourtant, vous parce que vous avez la foi, et moi parce que j'ai tout l'amour de la foi que je n'ai pas, nous ne nous vantons pas que la littérature tienne lieu de tout. Grâce au ciel, nous ne mettons pas le monde et tous les mystères du monde dans une phrase bien faite. Le ridicule de nos Pygmalions, qui adorent un bloc de terre humide pour l'avoir modelée de leurs mains, cette bassesse nous est épargnée.
Je vous dirai ce qui me touche le plus dans notre rencontre. Pour la première fois, la littérature me rend plus proche d'un homme de mon temps; jusqu'ici, ce que je fais m'éloigne des autres; et ce qu'ils font les éloigne de moi. C'est que vous et moi, si je ne me trompe, nos œuvres sont ce que nous sommes, — si peu que ce soit : — je parle d'elles. Ainsi, pendant dix ans, j'ai vécu dans un tel abandon, que j'avais pris le parti de ne rien publier : — il faut convenir que le parti de ceux qui publient les livres répondait parfaitement au mien. J'ai des manuscrits que nul n'a jamais lus, dont nul n'a jamais rien su si ce n'est celui-là seul qui fut la meilleure part de moi-même, mon action vivante. Je suis le secret d'un secret. Et vous l'êtes aussi, même quand vous voulez faire largesse du vôtre.
Je ne puis croire que nous ne comptions pas désormais grandement l'un pom- l'autre. Je ris de vous entendre vous maltraiter, comme vous faites. C'est un bonheur que malgré vous, quand vous pensez à mon destin, il vous vienne les idées les plus pures et les phxs graves. Malgré vous, — mais non pas certes malgré moi. Cet entretien, le plus haut qui soit entre deux hommes, et même le seul qu'il vaille la peine de reprendre, ne sera jamais
épuisé tant que vous avez la foi, et tant que j'en suis avide : soit que je l'aie ou ne l'aie pas.
Il est clair que nous ne mettons rien au-dessus d'un grand saint : — à ce propos, ils sont tous grands, si on les mesure bien. Si vous pouviez l'être, vous le gériez. Cette idée me ravit. Et pour moi, je vois dans la sainteté le seul état où la vie soit possible, — étant le seul où elle se connaisse pour vraie, certaine, authentique, dans le rapport inaltérable du rayon à la sphère, de la créature au créateur. Tout le reste n'est que délire, essais, vanités d'insectes, inconcevable pauvreté qui se croit riche. Tous meurent; bien peu vivent. Je n'entends pas la vie comme un sénateur du Royaume d'Italie, qui est l'impardonnable pauvre que je veux dire.
Quand vous verrai-je, cher Claudel? vous allez partir, je crois? Soyez donc heureux et en paix; faites un doux voyage.
A vous, de cœur.
Su.
Donnez -moi La Ville et tout ce que vous voudrez. J'ai rêvé, figiu-ez-vous, d'un ballon perdu dans une pluie terrible, une avalanche de fouets droits : presque arrachée de la nacelle, une femme échevelée criait votre nom. Le lieu de ce rêve était à Wiesbaden. J'espère qu'il ment.
En général, je ne réponds même pas aux lettres où l'on me demande un entretien : d'ailleurs, je n'en ai pas reçu plus de 3 ou 4. Mais M. de Miomandre, s'il le veut, peut venir me voir. Ce que vous m'en dites est sa caution.
Qu'il ait toutefois la complaisance de m'annoncer sa visite.