‹ Correspondance, 1904-1938Chapitre 22 sur 142 · André Suarès à Paul Claudel · texte numérisé non relu

André Suarès à Paul Claudel

Le 9 juillet [1905].

J'ai attendu pour vous répondre, cher Claudel, votre retour à Paris. Là-bas, vous étiez en idylle pour autant que je sache ; dans ce pays pastoral il fallait vous laisser aux loisirs de paître des pensers calmes, peut-être même de guider une bonne et docile ouaille. Ici, dans la Cité qui nous est chère, vous rentrez dans le domaine des orages. Il ne faut pas mêler les genres, sinon quand on sait à coup sûr ce qu'on fait.

Je ne suis pas bon thomiste, comme vous, et je le regrette. Si Saint Thomas a vraiment fait entrer le génie chrétien dans Aristote, sans faire craquer le vase de la philosophie, son oeuvre doit être un trésor et proprement une Somme. J'ai su, autrefois, quelque chose d'Aristote; j'en ai gardé l'impression de découvertes éternelles. La logique de l'esprit, la cellule vivante de nos spéculations ont trouvé dans Aristote, je crois, quelquesuns de ces principes qui sont découverts une fois pour toutes; et sans doute Aristote n'est pas moins essentiel à toute métaphysique, que ne sont les Éléments d'Euclide à la géométrie. Mais je suis bien loin de tout cela; et l'extrême distraction de ma mémoire aidant, il arrive que je ne me rappelle rien de ce que j'ai su le mieux. Résultat admirable, étrange effet que vous devez comprendre : bien loin que la philosophie supplée la religion, où la rchgion manque, la métaphysique est sans objet :

elle devient ignoblement vaine, et je tiens qu'une âme un peu forte s'en doit dégoûter. N'êtes-vous pas d'avis que l'outrecuidance est l'odeur même des philosophes, — fcctor philosophicus? — Ils sont outrecuidants de métier, au propre sens du mot : ils outrecroient, sans croire. Mais certes je suis celui qui ne les en croit pas sur le seul parfum de leur parole, attendu que j'ai la nausée de cette odeur-là.

Vous me direz l'opinion d'Aristote touchant les rêves. Il ne m'en reste aucun souvenir. Mathématiquement, la circonférence est une courbe parfaite, et faite pourtant de lignes droites en nombre infini. La réalité, ou ce que nous appelons ainsi, est la courbe de tous les faits possibles. Il ne me semble donc pas absurde que les rêves répondent à un terme quelconque du réel. Il n'est pas possible qu'on refuse toute créance à l'avertissement des rêves : c'en est une part qui ne paraît pas plus niable qu'un transfert de la force, quel qu'en soit le véhicule. Ce qu'on voit en rêve peut n'être pas moins croyable ni moins plausible que ce qu'on voit dans la veille.

J'imagine que deux créatures, liées par un long système de pensées, de passions, d'émotions communes, peuvent et doivent se sentir et se toucher à distance l'une l'autre.

Il s'ensuit, par une étrange conséquence, que la prévision de l'avenir n'est pas si absurde qu'elle paraît l'être, quand on ne fait pas intervenir le miracle. Qu'il y ait un moyen matériel d'accomplir présentement le fait à venir, c'est ce qu'on ne peut admettre eu égard à la raison humaine. Mais il se trouve que les influences profondes de l'âme sur l'âme étendent audelà des limites connues le monde de la prescience. J'imagine ainsi que l'âme d'un amant toujours plus ou moins enchaînée à celle de son amante, puisse combler les fossés de la durée et de l'espace; et, je suppose que, pénétrant la pensée de cette femme, il va y lire bien plus que l'idée qui l'occupe pour le moment, le projet qu'elle forme. De la sorte, si elle pense à se tuer, aussi ténébreusement qu'un tel dessein s'évoque de la brume vitale, à mille lieues de là et à 8 jours de l'événement, l'amant aura prévu le fait lugubre; il l'aura devancé dans le suicide : il en aura peut-être même contemplé les moyens et les exécrables épisodes.

Voilà pour répondre à votre souci. Je souhaite que toute théorie de cet ordre reste pour vous sans objet.

Avez-vous fait un bon voyage? J'ai été en naufrage, tout ce temps-là; mon navire est en péril dans un océan plein de maux. Affreux récifs de la maladie! Larmes sourdes du dégoût. Et pourtant...

Adieu, cher Claudel. Portez-vous bien. La paix double :

A PAUL CLAUDRL 4I

celle de l'âme qui est l'innocence; et celle du coqDS qui est la santé.

A vous de tout cœur.

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