André Suarès à Paul Claudel
Dimanche 7 août [1905].
Amfortas n'a pas fini de souffrir et de se plaindre : vous n'ignorez pas, cher compagnon en blessures, que la peine ne finit qu'avec la vie. Je ne sais si vous avez noté l'incalculable don de sentir la joie qui se révèle et qui brille dans les abîmes de cette souffrance : une fontaine, une rivière d'or, un courant de pierreries qui luisent, malgré tout, à travers les immenses nappes de la mer souffrante.
Vous devez toucher à ces grands fonds de l'âme. Et c'est par là, cher Claudel, que nous nous tenons il me semble. Je n'ai depuis longtemps connu que vous poiu* Savoir, clair comme midi, quelle profonde joie dort au fond de ma tristesse, et quelle grande suppliciée elle est, cette joie, tant déçue, tant déchirée, et enfin sans objet. — Si Amfortas n'était pas sauvé, il y aurait encore une terrible volupté dans la convulsion suprême de sa mort.
Je n'ai pas sous la main tout ce que j'ai publié. Je vous le ferai lire, plus tard. Le désir de M. Jammes me touche. Tout de même, il faut que ce soit vous pour que j'y réponde. Je ne connais presque rien de lui; et il m'est odieux, en général, d'aller en auteur à un auteur. C'est tomber à l'aveugle dans un piège à loups plein de rats, dansant sur une carcasse, empesté de vieux haillons et de vermine. Je fuis les professeurs et les gens de lettres, qui sont des professeurs doubles. Ils m'ont trop écorché. J'ai dans ma vie donné de mes livres à 15 ou 20 de ces coquins : personne, pas un n'a même dit merci, — de ceux mêmes qui m'avaient sollicité. Depuis, quand je parle à ces êtres-là, ou seulement que j'y pense, il me semble que je touche un poisson gluant dans l'obscurité, ou que je suis dans les bras de mon fossoyeur.
Portez-vous bien et promenez-vous en compagnie de la très douce Paix. Pour moi, je vais plus mal que jamais, hanté de soucis. N'en parlons pas. De cœur à vous.
Su.
P. S. Dois-je vous envoyer les Images, — ou à Orthez? Je serais content que M. Jammes me fît part de ses livres; j'apprendrais donc à le connaître. Ce que j'en ai lu fait penser à un oiseau des îles qui chante en allant de pruniers en fleurs en pommiers. C'est l'âme d'une jeune fille. Et comme vous savez, il n'y a qu'un homme pour avoir l'âme d'une femme, en vers ou en prose. Celles qui en ont vraiment une ne font ni vers ni prose. Dans la vie réelle, j'aurais d'ailleurs voté avec la minorité du concile.