‹ Correspondance, 1904-1938Chapitre 24 sur 142 · Paul Claudel à André Suarès · texte numérisé non relu

Paul Claudel à André Suarès

Paris, 29 août [1905].

Mon cher ami,

J'arrive des Pyrénées et repars dans quelques heures pour Villeneuve. Vous avez été bien bon d'envoyer votre livre à Jammes. Celui-ci s'est jeté dessus et s'est mis aussitôt à pousser des exclamations ! Il est fâché de s'être laissé devancer par vous et va vous écrire.

J'ai vu de grandes choses à Lourdes, des malades qui se relevaient et marchaient devant mes yeux, des cadavres à demi décomposés qui ressuscitaient. Ce sont là évidemment des miracles moins grands que celui de l'Eucharistie ou même d'une conversion. Mais on a besoin aussi de ces signes patents et matériels. Ces démarches de Dieu directes, personnelles, nous font mieux comprendre sa conduite à notre égard. J'ai ouvert en rentrant hier soir, avec quel déchirement de cœiu:, une certaine boîte et j'y ai retrouvé une lettre de mon confesseur, pleine d'avertissements sévères où il finissait par me dire : «Je ne vais pas tarder à mourir. Mais si Dieu m'accorde une place près de lui, je ne cesserai pas de veiller sur vous et de vous attirer à lui. » J'avais oublié cette phrase que j'ai relue avec saisissement. Il est saisissant de voir cette action de Dieu dans ses affaires personnelles. C'est ma grande consolation dans mon affreuse douleur et dans mon dénuement actuel. C'est lui qyi me conduit, c'est donc qu'il sait où il me mène. Dieu ne cesse pas de s'occuper de nous comme il s'est occupé du monde pour le créer : Tu guis es? Principium, qui et loquor vobis.

Le locus exact de la citation qui vous a frappé est : Joann. XVII, 24.

Je VOUS serre la main, cher ami. Je suis malade moi aussi. Mais, Ecce quem amas infirmatur.

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