André Suarès à Paul Claudel
Le 30 août [1905].
Et vous aussi, malade, mon pauvre Claudel ? — Qui souffre, je le comprends.
Pour vous, du moins, la souffrance a un sens. Elle n'a pour moi que la face aveugle et le langage absurde du monstre. Plus elle a de force, plus je la trouve insensée. Une des beautés que j'admire dans la foi, c'est que tout y a sa place et même son utilité : tant la religion est un bel ordre. Ce n'est pas l'infini qui me manque, ni les rayons pour des courbes sans nombre : c'est le centre où tout s'ordonne. Je vous plains donc de souffrir, mon très cher, plus que vous-même ne devez vous plaindre. Si j'avais vos raisons, je dirais aussi : Ecce quem amas infirmatur. Je sens mes maux; je ne sens pas l'amour qui les procure.
Êtes-vous sûr d'avoir vu des miracles? — Ne pensez pas qu'un miracle fût pour moi peu de chose. Je suis réaliste comme la terre. Il me faut la semence pour donner le fruit. La merveilleuse intimité que les Saints ont avec leur Père céleste me ferait dire à l'un d'eux, s'il me parlait : Dieu s'y prend mal avec moi. En vérité, ses touches invisibles sur mon âme, pourquoi ne sont-elles jamais que blessures sur blessures? — Je me connais. La violence ne peut rien sur ma trempe — que me détruire. La douceur, la promesse de la joie feraient fondre en amour tout mon être. Je souffre des torts intolérables. Si je vous avais vu, je vous aurais dit quelle trombe vient de dévorer les espérances mêmes de mon travail, le seul bien qui me reste. Et à ce propos d'ailleurs il vous eût été, je crois, possible de me rendre service. Passons. Je ne veux pas vous faire de peine. Au contraire, je veux avoir du baume dans les mains pour vos maux d'homme, et ces brûlures de la passion meurtrie, dont je sais trop les âpres pointes.
Il m'est doux pourtant de penser que la consolation qui m'est refusée vous est acquise. Ah, vous aussi, vous avez le sens de la douleur, cher Claudel. Et pourtant vous n'avez
pas épuisé la souffrance la plus profonde : la fin de tout, non pas en soi-même, mais dans ce qu'on préfère à tout au monde. Adieu, et bien à vous, de vrai cœur.
Su.
Je suis seul, ici, depuis dix jours — et pour quelques jours encore.
J'ai reçu, de votre part sans doute, l'Ermitage. J'ai lu vos vers avec joie. Ce sont les meilleurs vers « classiques » que je sache, depuis Verlaine. Mais vous avez la force que Verlaine n'avait pas. Je comprends votre amour pour les formes régulières : c'est que vous pouvez y rester libre. Vous êtes un demi- Romain.
Verlaine, dont on a fait je ne sais quoi de pis qu'un moderne, était un classique, en ce qu'il avait de meilleur : — un classique du xv^ siècle, fort mal élevé d'ailleurs et corrompu par la canaille. Vous, si vous vouliez, vous seriez un classique du xiii^. Avant tout, vous avez la cervelle épique. Il est naturel que vous aimiez la forme stricte. Vous êtes fait pour un poëme de très longue haleine. Vous ne le ferez peut-être pas.