Paul Claudel à André Suarès
2 septembre 1905.
Mon cher ami.
Je saute sur ma plume pour répondre à votre lettre qui me consterne. Je ne me consolerais pas d'avoir perdu une occasion de vous rendre service. Vous savez très bien que je l'aurais saisie non seulement avec joie, mais avec avidité et que sur un signe de vous je serais accouru. Est-il encore temps de faire quelque chose? Pourquoi ne pas avoir toute confiance et ouverture avec moi en toutes choses?
J'ai vu de mes yeux des miracles, c'est-à-dire que j'ai vu des gens qu'on portait sur des civières et qui ressemblaient à des morts, qui sortaient debout de la piscine et se rendaient sur leurs jambes au bureau des constatations. J'ai vu une petite fille de huit ans, coxalgique depuis sa naissance, qui marchait en serrant avec ravissement contre son cœur le soulier qu'elle n'avait encore jamais mis. J'ai vu marcher une petite paysanne à qui son médecin avait dit : «Si vous revenez sur vos jambes, j'irai moi-même comme médecin à Lourdes». J'ai vu trois ou
quatre malades se mettre à marcher et à courir après le passage du Saint-Sacrement. Je ne crois pas aux blagues des médecins et je voudrais qu'on me montrât en dehors de Lourdes une de ces gucrisons amenées, dit-on, par l'enrichissement soudain d'une force personnelle et subjective. D'ailleurs pour établir un miracle proprement dit il faut des documents et des connaissances que je n'ai pas. Vous les trouverez dans un livre que je vous envoie en même temps que cette lettre. Vous y trouverez des aveugles qui voient, des chairs refaites, des fractures ressoudées : toutes choses que les fameux « nerfs » des Diafoirus ne suffisent pas à expliquer. Mais qu'est-ce que tous ces miracles à côté de celui de la communion?
Cher ami, que ne suis-je un prêtre, comme je devrais sans doute l'être, au lieu du misérable écrivain bon à rien que je suis, pour vous prendre dans mes bras, pour recevoir votre pauvre cœur, et pour vous donner le mien, qui est plein de l'amour et de la gloire de Dieu, et de la joie de Dieu qui est au-dessus de tout sens! Je suis comme quelqu'un qui vous appelle avec angoisse à travers un miu: interposé sachant que la lumière est avec lui et que la nuit est de l'autre côté. Du moins je sais que Dieu ne reste pas inactif avec vous. Durum est contra stimulum calcilrare. Vous et moi nous aurions pu dire comme Isaïe : « J'ai été seul dans le pressoir, j'ai foulé le raisin dans mon délire et personne n'était avec moi. »
Qu'attendre de moi que ces paroles de fanatique?
Il y a eu un moment sublime à Lourdes. C'est au moment où la procession de l'autre côté de l'hémicycle allait déboucher dans le chœur de l'esplanade et où la sombre prosodie liturgique se perdait dans la jubilation des cantiques de la foule invisible, et je songeais au moment de la mort où tout perdus et angoissés nous entendrons se mêler aux prières de l'agonie l'acclamation lointaine de Sion. Après tout, nous mourrons demain ou après-demain.
Je vous embrasse.