André Suarès à Paul Claudel
Jeudi 14 septembre [1905].
J'ai dû vous donner un peu de souci, cher Claudel. C'était pour vous en épargner davantage. En vérité, j'ai été si malade ces temps-ci, qu'il m'a fallu garder la chambre : je n'en suis
sorti que pour me traîner chez les médecins. Vous prenez mes maux trop à cœur pour que je ne vous en ménage pas l'atteinte. Je vous aurais prié de venir me voir, si vous aviez été à Paris. Tout ce temps là, je l'ai passé pleinement seul, comme on l'est dans la maladie, en société de l'angoisse et de la mort. Le plus terrible, vous le savez, c'est qu'on aime. Plus on aime, plus on a de mort. Et pourtant nous, — je pense à vous comme à moi, — nous haïssons la mort d'une haine éternelle. Je la déteste comme le péché capital. J'y pense avec remords.
J'ai lu, sur mon lit, le livre que vous m'avez envoyé; et j'en suis content. Il est plein de miracles. Quel médecin fera ceux qui là sont faits et l'ont été mille fois? — Je ne répugne pas aux prodiges : — mais à toute explication. J'en donne le nom aux faits que je ne puis comprendre. Comprendre un miracle, à mon sens, c'est être miraculé. Ici, il y a prodiges sur prodiges : je ne doute pas plus de ces récits que de ce que vous avez vu vous-même. Le doute ne prouve l'intelligence que jusqu'à un certain degré. Le doute des modernes est un dogme qui explique : c'est pourquoi si souvent il est le credo des niais.
La bonne foi des témoins est évidente; leur logique vaut au moins la judiciaire de ceux qui nient. La critique des miracles n'est pas fondée. Au fond, tout le monde en juge à priori. Mais je dois dire que la loyauté de ceux qui sont portés à croire paraît souvent plus pure que la franchise de ceux qui refusent leur créance à tout prodige : car les seconds, pour ne pas faire honneur de ce qu'ils ont vu à une cause ennemie, finissent par n'en plus croire leurs propres yeux; les premiers au contraire accordent leur vue et leur jugement. Ici encore, la foi est créatrice de l'ordre.
Vous êtes passionné du Dieu que vous avez, comme j'ai la passion du Dieu que je n'ai pas, et sans doute que je ne puis avoir : cher Claudel, par là nous pouvons nous comprendre.
Dieu s'est donné à vous. Il s'est mis sur votre route. Il vous a appelé. Il vous a ouvert les bras où vous êtes tombé. Nul miracle ne pourra me séduire que celui-là. Je suis bien sûr que l'union d'un cœur d'homme à la vie et à la présence de son Sauveur est un miracle qui passe l'arrêt du soleil pour 24 h, au méridien. L'homme, pour qui le miracle de l'Eucharistie s'est produit et se renouvelle, n'a que faire de tous prodiges. Je vous le dis avec toute la force de ma nature : rien ne compte pour nous qu'un miracle personnel. Il nous faut une révélation qui noUs soit propre.* Vous l'avez eue. Si je ne l'ai point, je me prends à douter que votre amitié ne me le reproche.
A ANDRÉ SUAKÈS 47
Dites-moi le contraire, du même cœux que vous m'ouvrez avec tant d'ardeur et d'un si grand zèle à me rendre la joie, en m'initiant à la seule joie qui dure et qui comble l'immense espace de nos cœurs. Assurez-moi que notre tendresse, à tous deux, n'est pas à la merci de notre seide rencontre dans l'église où vous priez en fidèle, et où je cherche seulement la révélation des prières, sans la trouver. Vous me ferez plus léger d'une lourde inquiétude. Mais pour vous, cher Claudel, sachez que je n'oublierai jamais la force et l'ardeur de votre appel; et ne doutez pas de l'ardente part que mon cœur vous garde. Je vous embrasse.
Su.
J'ai été si absent de moi-même, que j'ai mis plus de temps que je n'aurais voulu à répondre à Fr. Jammes. Il m'a écrit une très bonne lettre. Il semble heureux. Il est incroyable combien je sais gré à un homme d'être heureux. C'est une faiblesse. Le goût du salut finit par être une passion dominante.