Paul Claudel à André Suarès
Villeneuve-sur-Fère, 22 septembre [1905].
Mon cher ami.
De retour d'Alsace, je trouve votre lettre qui court après moi depuis huit jours. J'ai balancé à me rendre aussitôt auprès de vous, mais nous vivons tous deux par l'esprit et pour l'instant il est beaucoup plus important que nos esprits soient en posture de converser que nos personnes. Que vous dirais-je que je ne puisse bien mieux vous écrire, une certaine pudeur s'opposant à ce que certaines choses retentissent. J'attendrai donc pour vous voir mon retour à Paris : ce sera pour les premiers jours d'octobre, néanmoins un mot de vous me ferait accourir, qu'est-ce qu'une heure et denùe de chemin de fer, quand je viens de passer des jours et des nuits en wagon ?
Notre amitié serait bien fade, si elle ne reposait que sur des convenances mutuelles d'idées ou de caractères! Quant à moi, ce que je ressens p)our vous, c'est plus que de l'amitié, c'est de l'amour pour un frère souffrant, à qui je sais que je pourrais apporter le salut, me voyant impuissant à le faire.
Il n'y a pas là une question d'amour-propre personnel. La conversion est une grâce unique, le plus grand de tous les miracles, comment voulez-vous que je vous en veuille en aucun cas et préjuger l'issue d'un débat qui est entre vous seul et Dieu? Y seriez-vous tristement vainqueur que je ne vous en voudrais pas davantage. Si vous étiez converti, c'est alors seulement que vous n'auriez plus besoin de mon amitié.
Dieu procède par les voies qui lui plaisent et non par celles que nous voudrions lui imposer. Vous voudriez qu'il vînt lui-même à vous et il veut que vous veniez à lui. Si un âne se mettait à vous parler comme au prophète Balaam, ne diriez-vous pas que c'est un grand miracle qui a été fait en votre faveur? Mais Dieu en a permis un bien plus grand pour vous : c'est celui d'un homme dur, violent, peu aimable, peu affectueux, foncièrement païen, follement épris de joie et de plaisir, qui vous dit qu'il n'y a de vérité que dans le reniement de tout ce qu'il aime, c'est un homme de lettres qui cautionne une religion dont le premier mot est le mépris de soi-même, c'est un homme horriblement souillé, les entrailles encore brûlantes du poison le plus noir, qui vous parle des noces virginales et de ce silence qui est au-dessus de la parole. Ce n'est pas une violence que je veux vous faire, c'est une consolation que je vous propose en vous montrant que Dieu s'occupe de vous et ne vous laisse pas sans sa main. Qjue n'aurais-je pas donné, au temps de mon propre Exode, alors que j'avais à faire mon chemin parmi des croyances philosophiques et mille liens de respect humain que vous ne connaissez plus, pour trouver, au lieu de ces touches soudaines et silencieuses, qui me laissaient éperdu et sans explication, quelqu'un à qui je puisse parler et qui pût me répondre? Vous croyez avoir à vous plaindre de Dieu? Mettez-le donc tout à fait dans son tort : «Je vous aime, ô source de toute joie, bien que vous ne m'aimiez pas. Voilà ce que je fais, moi qui ne suis qu'un homme. Et vous qui êtes Dieu, vous ne trouvez pas le moyen de me Secourir! »
Hélas! cher ami, ce n'est point la foi qui vous manque, vous en avez plus que les trois quarts des catholiques. Ce n'est point la foi qui importe à cette étape où vous en êtes, c'est le désir et vous avuiez beau nier que vous l'avez que je ne vous croirais pas. Vous avez configuré en vous un tel vide que c'est comme si Dieu déjà en avait pris la mesure. C'est autre chose qui vous arrête, et c'est pourquoi je me sens désarmé devant vous. Il y a une telle force de paralysie dans la main d'une femme ! Moi-même qui savais ce que je savais, la vue même de l'enfer sous mes pas ne m'aurait pas séparé de cette
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ennemie! II a fallu que Dieu intervînt par un coup de force; il est vrai que j'avais prié pour cela.
Je ne connais pas la souffrance physique, et j'ai peur, bien portant, que mes consolations aient l'air pour vous de dérision cruelle. Il est bien vrai que plus on aime, plus on a de mort. Mais pour un chrétien, c'est là une pensée consolante. Plus on aime, plus on a d'amour à donner. Pour notre dernier jour nous avons cette monnaie en réserve dont la force d'achat est inésistible. Voilà, je vous donne ma vie simplement parce que je vous aime et que je vous préfère à moi. Et mon lucrum, dit Saint Paul.
Je vous embrasse, ne me laissez pas longtemps sans une lettre.