André Suarès à Paul Claudel
Samedi soir, le 23 septembre [1905].
Vous ne me ferez jamais violence, mon bien cher : c'est moi qui ai craint, jusqu'ici, de violenter le cher asyle de votre repos et de votre espérance. Sans le vouloir, hélas, sans le vouloir. J'avais peur d'entreprendre sur cette terre bénite, sur le sage jardin qui dort, pour un tel réveil, au pied de l'antique église. J'aurais pu m'en rendre coupable par le seul effet de mes troubles. Je suis comme le vent de mer qui déracine les arbres et les rocs sur la côte, mais qui fait pleuvoir là-bas, au loin, sur le bon pays. Je n'ai plus cette crainte, que vos propres orages ont un moment tendue en moi jusqu'aux éclairs et aux décharges de la souffrance. Je ne balance même plus à vous donner ce cœur que le vôtre réclame — et qui ne se reprend jamais.
Je vous le donne avec joie — et pourtant avec souci. Je ne me fais que des attaches éternelles; et dans la joie même qui se noue, j'ai fini par redouter la douleur que le suave nœud implique. Mais il n'importe. Vous vivez et je vis; et il y a en nous, désormais, quelque chose de bien fort qid vit pour l'autre.
J'ai donc à qui parler, à qui m'ouvrir de tout un monde que je ne pouvais ouvrir à personne, puisqu'en effet je devais le fermer à tout autre que vous. Je vous ai, — et vous m'avez. Qui vous saisira, corps et âme, comme je fais? — J'ai une douleur et une joie pour vous. J'ai même une compassion de vos souffrances que nul ne peut connaître, à moins de les avoir
éprouvées. Je sens une tendresse pour vos crimes, ou vos péchés comme vous les appelez, qui vient des entrailles de la complicité. Je sais que vous avez besoin de moi, ou que vous l'aurez — ou alors je ne sais rien. Tous les deux, nous avons vécu dans une telle solitude, un tel désert a mûri pour nous les mirages de la passion, qu'à la vérité nul, que je sache, ne peut commémorer tendrement, comme l'un de nous pour l'autre, les transes de ce voyage aux Contrées brûlantes. Mais, de plus, j'ai visité le corps pénitent de la maladie; j'ai compté les moindres plis : Ha, quelle pitié est née de l'amour, alors, pour exalter l'amour même! Et de plus ma bouche a trouvé les dix doigts de la mort et goûté la marque des dix ongles, en les baisant, sur les plus chers visages. Et vous aurez besoin de moi, mon Claudel, je vous le dis. Le grand mystère de la maladie vous sera révélé, — peut-être : non pas pour vous apprendre comme il faut tenir bon, ni comme il faut en user : vous avez une bien plus sûre règle que moi; mais pour vous enseigner la sainteté de l'Homme quand il console.
Croyez -vous que je vous veuille malade, pour m'aider dans mes maux? — détrompez -vous : je veux que vous le sachiez, vous ne pouvez me guérir; mais vous me consolez. Il y a un certain accord entre nous, qui fait retentir la plus douce note.
J'ai balancé quelque temps à suivre l'attrait que je sentais pour vous. Et vous avez dû connaître, je crois, le même penchant et la même résistance. A en croire ceux qui me connaissent et qui vous ont connu, nous étions trop voisins pour nous entendre. Je suis né violent et dur, moi aussi, hautain, solitaire et sauvage. Plus follement païen que vous, mon très cher. Épris de la vie et de la joie, jusqu'au délire, — oui, la frénésie de toute joie et de toute conquête. Mais je suis double, et vous l'étiez aussi. Les plus violents sont les plus tendres. Une telle fureur de joie est une fureur d'amour. La joie est le rire de l'amour, à notre insu. C'est tout de même le sens de la joie, la puissance de l'amour et sa misère qui m'ont donné, au jour dit, une faim si cruelle de Dieu et si inassouvie. Car enfin, quel grand amour ne cherche pas Dieu, comme le fleuve cherche l'Océan ? Et vous voilà, vous, mon très cher, au terme qui pouvez vous coucher pour dormir dans un bienheureux sommeil, et moi qui reste debout dans une terrible veille. Je ne veux pas vous en dire plus : vous vous expliquerez ce que je dois taire. Je vous embrasse du plus grand cœur.
Su.
A ANDRÉ SUARÊS 5I