‹ Correspondance, 1904-1938Chapitre 30 sur 142 · Paul Claudel à André Suarès · texte numérisé non relu

Paul Claudel à André Suarès

Villeneuve, 27 septembre 1905.

Oui, mon cher frère, je tâcherai d'être pour vous tout ce qu'il faudrait que je fusse, mais je m'attends à vous causer bien des déceptions, il ne faut pas me prendre pour autre chose que je ne suis. Deux hommes s'épuisent si vite s'ils n'ont qu'eux-mêmes à donner. Mais je sais que ce que vous aimez en moi, ce n'est pas moi-même, mais cette immense vérité de joie dont je suis, comme tout chrétien, dépositaire. Puissé-je vous donner un jour cet ami que l'on ne peut tarir!

J'ai fui toute cette année tant que je l'ai pu la solitude, errant de tous côtés comme un chien sans maître, mais j'ai fini par retrouver dans cette sombre campagne le terrible tête-à-tête. Ah ! que les journées où l'on souffre sont longues ! Tous les matins l'on se réveille avec la même pensée et le combat dure jusqu'au soir avec des alternatives de souffrance aiguë et de morne résignation, heureux quand d'horribles rêves n'occupent point la nuit. Il ne s'agit point de l'affreuse chair, mais l'on pense à mille choses aimables et tendres, à un regard, à un tour de tête, à un certain ton de voix que l'on dirait qu'on entend résonner, et puis l'on revoit l'un après l'autre tous les détails de l'histoire épouvantable, son écriture sur l'enveloppe des lettres qu'elle me renvoyait. Alors il arrive que l'on n'en peut plus et que l'on tombe à genoux et que l'on dit à Dieu comme le prophète Élie : Prenez-moi, mon Dieu, car je ne suis pas meilleur que mes pères. Ah, il est comme un ami infiniment patient et triste! Ce n'est pas lui qu'on ennuiera jamais de ses plaintes, il n'y a pas à craindre qu'il vous fasse reproche ou honte. Il est comme une grande personne pour un enfant. Et enfin au plus profond de la prière, quelle paix d'arriver à se mépriser complètement, radicalement, de voir que l'on ne vaut rien, et que l'on est entre les mains de son Rédempteur coname une pauvre chose sanglante et broyée!

Suarès, il n'y a pas de plus grande joie que la Joie, et il n'y a pas de plus grand amour que l'Amour. Ces mots seuls audessus de toutes les disputes et de toutes les arguties vous rangent avec moi dans le même parti et dans la même certitude. « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la Justice.» Si Dieu n'existait pas, le cri d'un cœur désespéré le ferait surgir. Non ! l'âme vivante ne restera pas toujours emprisonnée dans des liens de mort : n'en pouvant plus elle finira par ressiiscitcr ! par

pousser dans l'excès de son cœur le cri du psaume de l'Epiphanie : Projiciamus jugum, dirumpamus vincula! par s'élancer à l'aveugle, dans un transport de confiance et de désespoir, sans pieds, sans mains, vers la lumière déchirante et vers l'éternité qui l'appelle, pareille à un petit enfant dont les cris ne peuvent être soufferts!

Je serai à Paris le 2 octobre et je vous verrai aussitôt. Ce mois de solitude a été pour moi autant que mes forces pouvaient supporter. Je vous embrasse.

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