Lettre du 2^ septembre
sa démarche vers le nouvel ami qui lui propose le modèle de la foi la mieux enracinée.
La franchise, avec laquelle il avoue à Paul Claudel la prudence de ses sentiments amicaux, s'accompagne d'une supposition dont on peut assurer qu'elle n'est émise que par courtoisie, en manière de compensation. Car André Suarès connaît déjà trop Paul Claudel pour se faire illusion sur la spontanéité de son correspondant qui cède plus à des impulsions qu'à des calculs et fonce vers le but sans jamais se livrer à de stérilisants jeux de balance.
L'hésitation inquiète d'André Suarès sollicité par l'amitié devrait être un avertissement pour Paul Claudel, souligner à ses yeux de prosélyte tout ce qui le différencie de celui dont il veut être le conseiller.
Au réflexe de Paul Claudel aspiré par Dieu, correspond la réflexion d'André Suarès qui aspire à Dieu mais n'y peut accéder que par une marche graduelle, par une maturation. Au désir dont l'assouvissement est irrépressible, s'oppose le désir qui craint, en s'assouvissant, d'être anéanti. Le besoin chez l'un de satisfaire le désir pour supprimer l'angoisse du doute est parallèle au besoin chez l'autre de continuer à désirer pour s'épargner l'angoisse du choix.
Paul Claudel, au moment où il entame son colloque religieux avec André Suarès, est justement sur le point d'achever celui qu'il a engagé avec Francis Jammes, quelques années plus tôt. Et c'est par sa victoire que va se clore le débat : le poète d'Orthez revient à la foi catholique en juillet 1905. Un tel succès l'encourage à parler à voix plus haute, sur un ton plus pressant pour s'adresser aux devix autres amis dont, à la même époque, il a entrepris de faire le salut : André Suarès et André Gide ^.
Mais si le catholicisme héréditaire de Francis Jammes, si son franciscanisme instinctif lui ont modelé une âme très compréhensible pour Paul Claudel et préhensible par Dieu, les origines Israélites d'André Suarès et l'éducation protestante d'André Gide rendent les dialogues beaucoup pliis difficiles et les transforment inévitablement en controverses, puis en discussions.
Les hommes les moins conciliants, qui ne reculent pas devant la rupture quand il s'agit seulement d'affaires temporelles où ils n'engagent qu'eux-mêmes, sont capables de faire preuve d'une patience infinie dès lors que sont en jeu les décisions dont dépend la vie spii'ituelle d'autrui. Il semble que leurs