‹ Correspondance, 1904-1938Chapitre 4 sur 142 · I. Sans compter Jacques Rivière et Arthur Fontaine · texte numérisé non relu

I. Sans compter Jacques Rivière et Arthur Fontaine

propos les dépassent, qu'ils ne sont plus que les Intermédiaires d'une Parole supérieure, les représentants d'une Seigneurie qui tire sa toute-Puissance de sa toute Sérénité. C'est pourquoi Paul Claudel ne se laissera rebuter ni par l'opposition d'André Gide, ni par l'indécision d'André Suarès. Revenu en Chine, il continuera de correspondre avec l'un et avec l'autre, usant tour à tour de la question brutale, de l'allusion voilée, de l'apparente indifférence aux problèmes religieux ou même du silence temporaire.

Il ne rompra avec André Gide que par suite d'une très grave divergence d'ordre moral, et ce ne sera pas sans tenter tout ce qu'il croira utile pour sauver l'âme |de son ami, une âme, à ses yeux, prisonnière d'un corps emprisonné luimême par le Mal. Quand il aura compris que, loin de pouvoir être extirpé, le Mal se servant des dons de celui qu'il possède, risque de déposséder Dieu de beaucoup d'âmes disponibles, Paul Claudel cessera toutes relations avec André Gide et s'emploiera à lancer contre lui l'anathème avec l'obstination qu'il a mise à vouloir le convertir.

Vis-à-vis de Suarès, sa réaction sera tout à fait différente. Que pourrait-il, finalement, reprocher à son correspondant? Pas même de lui avoir demandé pour rien vme consultation. Un médecin est en droit d'en vouloir à un malade qui le fait venir au plus vite, exige une ordonnance et persiste par la suite à se soigner à sa guise ou à ne pas se soigner, non sans pourtant cesser de se plaindre de ses maux... Paul Claudel, lui, n'a pas le droit de s'irriter de l'attitude d'André Suarès qui ne l'a pas sommé de venir à son chevet.

Evidemment, quand le contact est pris, Suarès-le-malade demande conseil, de façon impérative à Claudel-le-bienportant (cette injonction du premier ne comble-t-elle pas, d'ailleurs, les plus chers désirs du second?). Évidemment, quand Paul Claudel donne à André Suarès l'adresse d'im directeur de conscience, il provoque en lui le même réflexe de dégoût qu'un médicament amer inspirerait à celui qui le sentirait sans pouvoir se décider à le boire.

Évidemment, quand Paul Claudel, revenu à plus de réserve, reprend, sans mot dire, ses remèdes et, pour préserver l'avenir, feint même de ne plus s'intéresser à la santé toujours précaire de Suarès, celui-ci lui reproche d'être indifférent et le contraint à lui redonner des conseils. On dirait qu'André Suarès, dans SCS tourments, ne peut supporter la vue de la sérénité claudélienne. Mais on dirait aussi qu'il espère que Claudel pourra lui proposer des remèdes nouveaux, des remèdes autres que ceux dont le seul nom lui a donné la nausée.

Évidemment, cette mentalité amère, ces exigences impatientes, ces répulsions brutales, ces reproches pourraient indisposer un médecin. Mais Paul Claudel sait que la fièvre de l'âme provoque de telles tergiversations accompagnées d'appels et de rebuffades. C'est même cet état de fièvre qui lui laisse les plus grands espoirs de guérison parce qu'il y voit la manifestation d'un corps plein de ressources, oii les microbes se combattent, où les virus provoquent de virulentes réactions, où par conséquent le sort de la bataille n'est pas encore joué.

Mais peu à peu, la fièvre toml^e. André Suarès ne harcèle plus Paul Claudel et, de la sorte, n'a plus à se plaindre d'être harcelé par lui. Les conversations entre le malade et le bienportant évitent le thème : santé. C'est à peine si, de temps en temps, le premier laisse échapper, malgré lui, un gémissement comme : « L'amour divin, objet de mon éternelle convoitise ^ », à quoi le second ne répond que beaucoup plus tard, par une exclamation d'apparence involontaire : « Que je voudrais voir une croix derrière vous ^! »

A la mort de son père, Paul Claudel reçoit d'André Suarès une lettre où l'on voit le malade se rapprocher de celui qui risque à son tour d'avoir besoin d'être soigné. On sent dans cette lettre la satisfaction d'avoir découvert ime occasion d'être utile, de rendre la politesse, de changer de camp. On y perçoit aussi le soulagement éprouvé à constater qu'on n'est pas seul de son espèce : « Quels que soient les détours des sentiers que nous suivons, la douleur nous trouvera toujoiirs épaule à épaule ^. »

Le soudain élan d'André Suarès vers Paul Claudel est donc l'expression d'un sentiment très complexe fait d'un réconfort assez égoïste et d'un sincère désir d'altruisme. Mais Paul Claudel va encore décevoir André Suarès en s'administrant lui-même, sans l'aide de personne, les remèdes spirituels dont son deuil semble rendre l'emploi nécessaire. Il n'a que faire des conseils d'autrui. La prière est pour lui le meilleur des baumes. Aussi donne-t-il l'impression de ne pas chercher à élucider la mentalité d'André Suarès et riposte-t-il comme on profite de l'apparente bonne volonté du malade pour approcher de ses lèvres la potion salutaire : « Quand cesserez-vous de résister à Dieu? Quand serez- vous catholique *? »

Cette fois-ci, la réaction d'André Suarès est catégorique : il ferme la bouche, non plus seulement pour refuser le médi-

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